Le chewing-gum

Ce soir, je passe au bureau de tabac pour récupérer un colis. En attendant mon tour, mon regard se balade autour de moi. La cliente achète trois paquets de cigarettes. Sur les côtés, il y a bien sur toutes les revues actuelles mais aussi un petit coin qui semble dédié à la mémoire de Johnny : hors-série, livres souvenirs. Un autre monde pour moi que celui habité par les fans du défunt chanteur. Sur le long comptoir, de multiples jeux à gratter sont disposés, avec la mention bien visible « interdit aux moins de 18 ans ». Et un petit présentoir en plastique offre un maigre choix de friandises. Mon regard s’arrête sur les Malabar. 4 sortes sont proposées, chacune emballée dans un papier de couleur différente, mais le packaging reste le même : rectangle de gomme, enveloppé dans du papier, avec la figure de cet homme blanc blond souriant. Ah non, c’est devenu un chat! 15 centimes l’unité. Le temps de récupérer mon colis, je me décide, et lui demande un Malabar « classique ». Je sors mes pièces, la remercie et ressors.

Depuis quand n’ai-je pas mangé de Malabar ? 20 ans peut-être. Je n’ai jamais vraiment eu le « droit » d’en manger. « Ça coupe l’appétit » ai-je entendu étant gamine, ainsi que la légende « ça fait des bulles d’air dans l’estomac » (hein ?). Et puis surtout c’est de la mastication inutile qu’il vaut mieux que j’évite à mes mandibules abimées.

Je déballe aussitôt cette gourmandise de son emballage. Je tire sur le papier, qui se déroule, mais il en reste sur les côtés. Il y a toujours ces fameux tatouages en papier calque. Petit trésor que je n’ose pas jeter. Je me souviens de la valeur de ces butins. J’enlève le reste du papier, mais de petits morceaux restent accrochés. Je crois que ça a toujours été comme ça. Il faut gratter avec l’ongle, ou bien abandonner. Le rectangle rose peut se découper en 2, si l’envie venait de le partager. Aujourd’hui c’est tout pour moi. Je l’enfourne dans ma bouche mais la gomme est dure. Il faut attendre un peu que la salive et la mastication ramollissent le tout, avant de pouvoir pleinement en profiter.

Le goût, faiblard, se libère rapidement. C’est un goût de gomme rose, comparable à rien d’autre, le goût du Malabar. Je ne peux pas dire que ce soit bon. C’est un goût d’enfance, un goût d’exception, des rares fois où j’ai eu l’occasion ou l’autorisation d’en manger. Ça évoque des souvenirs de goûters d’anniversaires, de sorties scolaires, de matinées devant le Club Dorothée, des cartes Dragon Ball, des chansons des Spice Girls. Ça évoque mon frère, la maison de mes parents, mes copines de l’école. Ça évoque l’enfance, ce souvenir maintenant si loin mais qui ressurgit lors de brèves échappées gustatives.

En quelques minutes, la gomme perd presque tout son goût mais elle est devenue bien souple. Je l’étire avec les dents et avec ma langue, et sans m’en rendre compte, fais une bulle. Une bulle. Je me souviens de l’entrainement pour y arriver, de ces moments où nous nous observions dans la glace, de la fierté quand on réussissait, pour une vaine gloire comme le sont parfois les défis enfantins. Tout le monde faisait des bulles de chewing-gum, je devais le faire aussi. Est-on aujourd’hui plus libéré de ces injonctions portées par nos pairs ? Sont-elles moins absurdes, moins futiles ?

J’ai tendance à le penser. Mais dans 20 ans, quand je replongerai par inadvertance dans un moment de vie de trentenaire, l’aborderai-je avec ce même soupçon de nostalgie, teintée de condescendance, en me disant que tout  cela était un tantinet absurde ?

Après quelques minutes, le goût est parti, la magie aussi. Je jette le chewing-gum à la poubelle. Pour 15 centimes il m’aurait offert une plongée fugace dans les souvenirs. De ceux qu’on ne garde pas en photos, mais qui ont fait notre vie. De ces choses qui nous ont fait saliver ou rêver, et qui disparaissent de nos quotidiens sans qu’on s’en rende compte.

C’était bien l’enfance, mais ça ne me manque pas. Aujourd’hui les Malabar ne me font plus rêver, ils font seulement partie du passé.

malabar-02Anne-Sophie

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