Vingt ans déjà : Un rire qu’on n’oublie pas

Les lumières s’allument devant moi. Le rouge des feux stop de la vieille Renault danse devant mes yeux et se reflète sur mon pare-brise. Mes essuie-glaces peinent à chasser les énormes gouttes de pluie qui s’écrasent sur la tôle avec un bruit sourd. Ma cheville commence à me faire souffrir à force d’accélérer et de freiner dans cet embouteillage qui n’en finit pas. Les voitures s’agglutinent sur l’autoroute, formant un serpentin de couleur sous la lumière déclinante de ce jour de décembre.

Je porte la main à mon ventre et caresse sa rondeur avec toujours ce même émerveillement. Je suis à la moitié de ma grossesse et m’impatiente à l’idée de rencontrer ce petit bonhomme. Le sourire aux lèvres, je savoure ce moment pendant lequel il n’est encore qu’à moi. Le sourire laisse place à la grimace, tandis que mon abdomen se contracte violemment. Ça arrive de plus en plus souvent, j’espère que le petit restera au chaud jusqu’au bout…

Une demi-heure plus tard, alors que la nuit tombe, je parviens enfin à atteindre la sortie d’autoroute et me glisse avec fluidité dans les ruelles endormies, pressée d’arrivée à l’hôtel.

L’hôpital dans lequel je travaille n’a pas trouvé mieux que de m’envoyer au fin fond de l’Alsace pour une formation de neurologie à quelques jours de Noël. Comme je voulais réellement assister à ces conférences, je décidai d’y aller avant que ne débute mon congé maternité et que je ne sois absorbée dans les couches et les biberons.

Je me demande souvent quelle mère je serai car au fond de moi je suis toujours une petite fille de douze ans, que la vie et les épreuves ont forcé à grandir.

Une larme perle maintenant au coin de mes yeux alors que je me gare devant l’hôtel. Ces derniers temps, mon moral joue aux montagnes russes et je ne suis pas à prendre avec des pincettes ! Vu de l’extérieur, l’établissement ne paie pas de mine, c’est le moins que l’on puisse dire ! Si je n’avais pas mis l’adresse dans le GPS, je serais certainement passée devant sans le voir. Maintenant que je l’observe à la faible lueur du réverbère, on croirait un pub désaffecté. Je me gare sur le parking désert et m’avance vers le vieux bâtiment de pierre. Des colombages encadrent de vieilles fenêtres d’époque, laissant filtrer un faible éclairage.

Lorsque je pénètre dans le hall d’accueil, une douce chaleur m’enveloppe et je reconnais l’odeur caractéristique du feu de bois. En effet, des flammes crépitent au fond d’une immense cheminée au fond de la pièce. Tandis que je m’approche pour me réchauffer, une petite dame toute en rondeurs apparaît, pareille à un rayon de soleil au milieu de cette journée pluvieuse.

Après avoir consulté le registre, elle lève vers moi un regard maternel.

-Bienvenue, mademoiselle, je vais vous montrer votre chambre. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas. Vous devez être épuisée, je sais ce que c’est la grossesse, j’ai eu quatre enfants vous savez.

Elle m’entraîne derrière elle dans un dédale de couloirs et de marches d’escaliers. Arrivée devant la porte de ma chambre, je suis à bout de souffle et connaît les prénoms des petits enfants de la propriétaire ainsi que celui de son chat. Déjà épuisée par ce périple, je dépose mes affaires et m’assois sur le lit étroit en regardant tout autour de moi. La petite chambre est agréable. Le mobilier en bois clair est assez démodé, les rideaux ainsi que le dessus de lit sur lequel je repose représentent un enchevêtrement de formes géométriques de toutes les couleurs, rappelant les décors de chambre d’étudiants de certaines sitcom des années 90. J’adore ! Sur la table de nuit, une lampe magma en forme de fusée. Je me laisse hypnotiser un moment par ces bulles bleues qui ondulent dans l’eau éclairée. J’avais la même quand j’avais dix ans. En fait, cette chambre semble surgir tout droit de mes années collège ! Pas d’écran plat, de fenêtres en PVC. Pas de mobilier design et impersonnel. Dans la salle de bains, une petite baignoire et un évier en faïence, pas de toilettes suspendue ni de douche à l’italienne. Je souris. Je me sens bien ici.

Le petit radiateur tourne à plein régime et répand une douce chaleur dans la pièce. Malgré tout, le silence qui m’entoure est un peu oppressant et je m’installe, la télécommande à la main. Je me réjouis de constater que le gros écran à tube cathodique posé sur la commode fonctionne, et qu’il n’a que quelques chaînes à me proposer. Je sens toujours une montée d’angoisse lorsque je peux zapper à l’infini sur les centaines de chaînes existantes. La même anxiété me saisit lorsque je fais mes courses et que j’hésite pendant dix minutes devant le rayon des lessives. Comment est-il possible d’avoir autant de choix ? Ces rayonnages débordants me gênent, on y perd l’essentiel et on se sent toujours plus petit.

Je sélectionne une chaîne totalement adaptée à l’ambiance de la soirée, qui propose un programme musical : Les Chansons préférées des français. Alors que je m’enfonce dans les coussins, je vois défiler devant moi des souvenirs de ces vingt dernières années.

Céline Dion nous enivre avec « My heart will go on », le Titanic coule et nous chavirons toutes pour Leonardo Dicaprio. Après une courte page de publicité, j’ai eu le temps de me doucher, d’enfiler mon pyjama combinaison en pilou-pilou et de me glisser sous la couette moelleuse. Sous mes yeux apparaissent alors Garou, Daniel Lavoie et Patrick Fiori. Vingt ans après, la chanson « Belle » continue de me donner des frissons. Aujourd’hui, elle résonne en moi et mes larmes coulent à la pensée de la cathédrale de Notre Dame envahie par les flammes. Je ne sais pas à quelle heure j’ai sombré dans le sommeil. Je me souviens seulement de quelques bribes de rêves, d’un Quasimodo sous la pluie alsacienne et d’une invasion de lampes magma…

Le lendemain matin, je me réveille tôt, bien avant le réveil, ce qui me permet de me préparer tranquillement avant de descendre prendre mon petit déjeuner. C’est ce que je préfère dans les hôtels ! J’ignore si c’est le fait de n’avoir rien à préparer ni à ranger, ou bien si c’est le choix incroyable qui s’offre à moi, mais je suis comme une enfant. J’ai envie de tout goûter, les œufs nacrés, le pain aux raisins, le bacon et le poisson cru. J’hésite une éternité devant les pots de confitures minuscules aux goûts plus exquis les uns que les autres ! De grands paniers contiennent différents pains, aux céréales, blanc ou de seigle. Une odeur de café flotte dans l’air mais je me décide pour mon habituel thé vert à la menthe. J’ai pris soin d’emporter ma liseuse numérique et m’absorbe dans mon roman tout en déjeunant.

A 8h15, il est temps de partir. Mon GPS me guide tant bien que mal à travers les ruelles de la ville. La pluie a cessé, ne laissant sur les routes qu’une pellicule mouillée. Malgré quelques erreurs de parcours, je me gare avant l’heure devant un petit bâtiment moderne tout de verre et d’acier. Le centre de formation est convivial, quelques personnes conversent devant la machine à café, lieu de rendez-vous incontournable dans la plupart des entreprises. Une table est dressée avec des viennoiseries et je songe que si j’avale encore quelque chose, je risque de ronfler tout le long de la conférence.

Je rentre alors dans une sorte de minuscule pièce appelée pompeusement l’amphithéâtre. Mis à part le léger dénivelé et l’estrade, je ne vois absolument pas de point commun avec les amphis de six cents personnes fréquentés lors de mes études. Celui-ci peut en contenir à peine vingt. De plus, je crois que je vais devoir couper ma feuille en deux si je veux la poser sur la minuscule tablette devant moi !

Je m’installe sur le petit strapontin en bois et tente de caler mon ventre sous la tablette. J’aurais du mettre un tee-shirt car il fait déjà une chaleur cuisante. Un beau brun ténébreux s’installe au premier rang et se retourne en me faisant un signe de la main accompagné d’un grand sourire. Je lui réponds poliment mais mets quelques minutes à me souvenir de lui. Nous étions dans la même promotion en première année de médecine et nous avions passé quelques soirées ensemble. Par contre je n’ai aucun souvenir de son prénom.

Je ne vois pas passer les deux heures de conférence. Notre formateur a la quarantaine dynamique, il nous parle de neurologie avec passion et humour, ce qui est un véritable tour de force ! J’oublie de prendre des notes tellement je suis envoûtée par ses paroles. Lorsqu’il nous annonce que nous allons faire une petite pause, personne ne bouge. Seule l’odeur de café nous parvenant du couloir lorsqu’il ouvre la porte nous pousse à nous extirper de nos sièges. Je file en direction de l’extérieur, avide d’air frais, en prenant garde de rester à distance des fumeurs invétérés.

C’est à ce moment là que je l’entends. Ce rire. Ce rire cristallin, contagieux, irradiant. Celui qui a accompagné mes années d’enfance. Celui que j’aurais voulu entendre encore. Celui d’Angélique, l’amie la plus chouette que je n’ai jamais eue, mon double, ma sœur de cœur.

Les poils se hérissent sur mes bras. Je ferme les yeux, dans une vaine tentative pour retenir le flot de larmes qu’ils contiennent. Je serre mes paupières fort, comme si d’un coup de baguette magique je pouvais me retrouver ailleurs. Loin d’elle. Une partie de moi a envie de la fuir, de la gifler, de lui déverser ma haine au visage. L’autre partie de moi-même voudrait se jeter dans ses bras, l’embrasser, rattraper tout ce temps perdu et enfin retrouver sa moitié.

A quelques mètres de moi, elle apparaît, entourée de tout un auditoire. Comme dans mes souvenirs, elle rayonne et sème des sourires sur son chemin. Les années ont un peu empatté sa silhouette mais son style vestimentaire est toujours aussi décalé. Elle éclate à nouveau de rire. Moi qui pensais ne plus jamais l’entendre, on peut dire que la vie réserve de sacrées surprises !

Du coin de l’œil, je vois arriver vers moi le « brun ténébreux souriant dont je ne me souviens pas le nom ». Il s’approche de moi, sourire charmeur, dents ultra blanches, quand son regard s’arrête sur mon ventre rebondi. Ses yeux remontent sur mon collier de grossesse « bola » qui ne laisse planer aucun doute quand à mon état. Pendant quelques secondes, il reste planté devant moi puis me fait finalement la bise en demandant de mes nouvelles. Nous échangeons quelques banalités, puis il repart, cherchant des yeux une autre femme à courtiser.

Je baisse les yeux sur mon pull tendu. Je ne prétends pas être une beauté, mais j’ai souvent senti des regards sur moi et j’en tirais une certaine fierté. Mais plus mon ventre s’arrondit, plus j’ai l’impression d’être passée dans une autre dimension, celle des femmes que l’on ne regarde plus, ou bien seulement d’un œil attendri à la caisse du supermarché, lorsqu’une gentille septuagénaire demande si c’est une fille ou un garçon. J’ai droit à des « Tu es rayonnante ! » ou alors « Comme la grossesse te va bien ! » par contre j’ai perdu d’un seul coup tout pouvoir de séduction ! Les hommes imaginent que je suis fiancée ou même mariée, que je nage dans le bonheur. S’ils savaient…

Je caresse mon ventre dans un geste qui m’est devenu familier. Je communique par la pensée avec mon petit trésor et lui promets en silence que je l’aimerai pour deux.

Soudain, Angélique tourne la tête et nos regards se croisent. Elle fronce les sourcils une seconde, hésitante, puis un sourire illumine son visage alors qu’elle fait un signe aux personnes qui l’entourent et se dirige vers moi d’un pas léger. Elle ne semble pas se poser de questions quant à l’attitude à adopter après toutes ces années et le mal qu’elle m’a fait, et m’étreint chaleureusement pendant de longues secondes. Elle semble sincèrement heureuse de me voir et s’intéresse à mon travail et à ce que sont devenus mes parents. De près, je peux voir des petites pattes d’oie se dessiner au coin de ses yeux noirs. J’avais oublié ses dents du bonheur et ses taches de rousseur près des ailes de son nez. Ses collègues lui font signe que la conférence reprend et elle s’éclipse dans un éclat de rire.

Je ne sais pas ce que je ressens. Je me sens vidée de toute sève. Je ne parviens pas à faire le tri dans toutes les émotions qui affluent. J’ai été heureuse de la serrer dans mes bras, une paix intérieure m’a envahie comme un pardon après une longue dispute. J’ai eu peur aussi, peur de retrouver cette fille qui a tellement compté, peur de la perdre à nouveau. Ai-je envie de la revoir ? Je n’en ai pas la moindre idée.

Je passe les heures suivantes à errer dans mes pensées. Je nous revois dans sa cuisine. Nous avons douze ans, sa mère est partie faire des courses. Nous décidons de faire un gâteau et improvisons une recette au petit bonheur la chance. Une heure plus tard, l’appartement est envahi par une fumée épaisse, la mère d’Angélique est furibonde lorsqu’elle sort du four un bloc de pâte calciné. Notre punition sera de rater le goûter.

Nous jouons à la console avec son grand frère Maxime. Il a seize ans, porte des jeans troués et sent bon le tabac au caramel. Je sens des chatouilles au fond de mon ventre lorsqu’il me sourit. Nous échangeons un baiser maladroit le soir de la finale de la coupe du monde de football, alors qu’Angélique et ses parents sont sur la terrasse en train de laisser s’exprimer leur joie.

Je n’arrive pas à croire que vingt ans se sont écoulés. Je me sens si semblable à celle que j’étais alors.

Lorsque le rétroprojecteur s’éteint, je me rends compte que je n’ai rien suivi au cours de l’après-midi. Mon bloc note est immaculé et je me rue sur les polycopiés disponibles sur une petite table à la sortie, bien décidée à lire tout cela ce soir à tête reposée.

Je passe à côté de brun ténébreux occupé à faire du plat à une blonde en lycra et sweat de sport.

Tandis que je rejoins ma voiture, j’entends des pas précipités derrière moi. Angélique me rattrape et, le plus naturellement du monde, me demande où je loge.

-Oh mais quelle coïncidence ! J’y suis aussi ! Le restaurant est délicieux paraît-il ! On se retrouve en bas à 19h ?

Et sans me laisser le temps de réfléchir, elle tourne les talons en faisant cliqueter ses clés de voiture.

Je rentre à l’hôtel et me fais couler un bain. Le bas de mon dos est endolori par les heures passées sur ce satané siège en bois. L’horloge indique 18h45 lorsque j’en sors, complètement amorphe. J’ai envie de me rouler en boule sous la couette pour digérer les émotions de cette journée mais je connais Angélique. Si je ne suis pas à 19h en bas, elle ne se gênera pas pour monter frapper à ma porte. Je prends quelques minutes pour enfiler un pull propre, et redonner quelques couleurs à mon teint blafard. Et à 19h, je suis assise à la table contre la fenêtre, non loin de la vieille cheminée de pierre.

J’ai le trac, comme pour un premier rendez-vous. Angélique est déjà là, le nez dans son téléphone et ne semble pas m’avoir remarquée. Je m’assois face à elle en triturant mes doigts. Depuis notre plus tendre enfance, j’avais le sentiment d’être la copie noire et blanc d’Ange. Nous avions des points communs mais elle était toujours la plus gaie, la plus drôle, la plus courageuse, la plus entreprenante. De mon côté, j’étais plus réservée, plus complexée. Je riais à demi, afin de ne pas dévoiler mes dents mal alignées.

Nous commençons à discuter et c’est étrange comme les vieux réflexes reviennent. Des mots que je n’ai plus prononcés depuis vingt ans franchissent mes lèvres. Nos mots de code, nos expressions fétiches étaient tapis là, au fond de moi, et je n’aurais jamais imaginé rire autant ce soir. Angélique est mère de trois filles de huit, cinq et deux ans. Elle m’avoue profiter à fond de ses jours de formation pour s’extraire de ce cocon familial et de ses responsabilités quotidiennes. Elle rit avec un bonheur sadique en imaginant son compagnon Alexis se dépatouiller avec le bain, les devoirs, le biberon et les pipis au lit. Si son récit est hilarant, il me ramène aussi au présent et à ma vie qui, dans quelques mois, va basculer. Sans remarquer mon trouble, elle sort son téléphone de son sac et fait défiler sous mes yeux quelques photos d’Alexis et des trois fillettes, Anouk, Lola et Camille. Anouk, l’aînée est le portrait craché de sa mère au même âge. J’en fais la remarque et Angélique rosit, des étoiles plein les yeux.

Soudain, sur une photo, il me semble apercevoir un visage connu. Pas de doute possible, c’est bien lui, Maxime, le frère d’Angélique. Il a l’air plus grand et plus costaud aussi. Il a vieilli bien sur, mais son visage a gardé son air rêveur qui me plaisait tant. Je n’ai jamais oublié la douceur de ses baisers… Soudain, Angélique me fixe et me demande, frétillant presque sur sa chaise :

-Et toi, alors ? Raconte ! C’est pour quand ? Tu es mariée ?

Je reste stupéfaite quelques secondes, comme si sa question était des plus saugrenues. Pourtant, elle est simple et logique lorsque l’on voit mon gros bidon que je n’arrive à présent plus à dissimuler derrière d’amples chemises.

Alors je lâche tout. D’un seul coup, les barrières se brisent, les larmes jaillissent. Tout les mots et les maux que je retenait depuis des mois sortent en un flot ininterrompu. Je lui raconte ma rencontre avec Sylvain, sa douceur et sa gentillesse. Sa prévenance aussi, si rare chez les hommes de notre génération. Je revois notre petit appartement loué à une vieille dame aux chats, dure de la feuille. Le soleil qui jetait ses rayons le matin sur la table en formica de notre minuscule cuisine.

Puis l’attente, les soirées passées seules à me demander ce qu’il pouvait bien faire, où et avec qui. L’appartement sombre, son assiette froide qui reste sur plan de travail écaillé, l’absence, la douleur. Les cris, la déception quand il rentrait d’une soirée dans des vapeurs d’alcool et de parfums inconnus. Les paupières qui brûlent le matin, d’avoir tant pleuré. Puis le pardon, dans le creux de son épaule.

Devant le visage attentif d’Angélique, ses traits immobiles sans la moindre trace de jugement ni de pitié, je poursuis. Je revis avec elle mon malaise, le ventre qui se tord, les heures passées seule à attendre, téléphone à la main, qu’il daigne me répondre. Je me souviens de cette nuit passée à faire des recherches sur internet jusqu’à ce que le doute s’insinue en moi. Et si j’étais enceinte ?

Puis la pharmacie, le test de grossesse, les deux petites lignes colorées annonçant avec certitude une réalité que je n’étais pas prête à affronter. Je fais part à Angélique de mes doutes éprouvés à ce moment là, de mon angoisse. Elle hoche la tête lentement, peut-être est-elle passée par là, elle aussi. Peut-être que, si la vie avait été différente, nous nous serions soutenues mutuellement, nous aurions partagé nos peurs, notre sentiment de ne pas être à la hauteur…

Je me rappelle être rentrée, avoir pleuré des larmes douces amères, des larmes de peur et de bonheur mêlées. Et une rage s’est emparée de moi, la rage de vivre, et de tout faire pour rendre heureux cet enfant. J’ai réfléchi longuement à une façon de l’annoncer à Sylvain. Un petit mot sur un papier ? Le test de grossesse dans une boîte ? Un body imprimé « J’aime mon Papa ». J’ai cru naïvement que ce bébé changerait tout, que nous deviendrions une vraie famille, que Sylvain changerait pour nous.

La chute à été rude. Lorsque je lui ai annoncé, de la façon la plus simple du monde, il a ri nerveusement. J’ai mis quelques minutes à comprendre qu’il trouvait la situation risible. Pas une seule seconde il n’avait envisagé d’avoir un enfant. Ni avec moi, ni avec personne. J’ai tenté de lui expliquer que c’était une surprise pour moi aussi, que la vie nous avait fait un cadeau, que nous allions apprendre ensemble à devenir parents. Plus je parlais, plus ma voix tremblait et plus j’avais le sentiment de chercher des arguments pour le convaincre. Au fond de moi je savais que c’était peine perdue.

Le lendemain, il est parti.

Il a emporté avec lui mon avenir, mes rêves et mes espoirs.

Angélique me regarde droit dans les yeux et prend ma main dans le creux de la sienne.

-Tu vas y arriver, me dit-elle. Tu as fait le bon choix, tu es forte et déterminée, tu vas être une maman super, j’en suis certaine.

Son ton est ferme, elle pense sincèrement ce qu’elle me dit. Et je crois que c’est la plus belle chose que j’ai entendue ces derniers mois.

Je me laisse retomber sur ma chaise, consciente soudain que j’étais tendue tout au long de mon discours. Je suis lasse maintenant, vidée. Pour la première fois depuis des mois, je mets des mots sur ces moments douloureux, je les partage avec quelqu’un, leur faisant perdre un peu de leur emprise sur moi. Mon récit flotte entre nous, je peux presque le toucher, le sentir. Maintenant qu’il n’appartient plus à moi seule, le fardeau semble moins lourd à porter. Angélique le porte un peu avec moi. Je me rends compte que j’avais oublié ce qu’était l’amitié, la vraie.

A son tour, elle se confie, et je nous revois, assises sur la branche de l’arbre couché du verger. C’était toujours là qu’on se retrouvait pour parler de sujets « sérieux ».

J’ai envie de lui parler de nos douze ans. De comprendre ce qu’il s’est passé. Comment elle a pu se laisser entraîner par ces autres filles, comment elle a pu oublier tout ce que nous avons partagé.

Je nous revois dans la voiture de ses parents. Nous partons en vacances sous la canicule. Il fait si chaud dans la voiture que nous sous épongeons avec l’essuie-tout du pique-nique. Nous chantons à tue-tête des chansons paillardes sous l’œil faussement choqué de ses parents.

Nous sommes voûtées, concentrées sur un puzzle. Comme toujours, je trie les couleurs pendant qu’elle pose les bords et les coins. C’est dans ces moment là que nous nous confions l’une à l’autre les choses un peu difficiles, la voix basse et les yeux perdus dans les pièces.

C’est en terminant un puzzle Anne Gueddes présentant trois bébés grassouillet et hilares qu’Angélique m’annonce qu’elle partira en vacances avec Laura cette année.

Ce sera le début de la fin. La première trahison. Ma première rupture.

Puis son absence. Ses sourires gênés lorsqu’on se croisait dans la cour. Puis l’ignorance, plus douloureuse encore. Puis les moqueries, les insultes, encouragées par sa bande de copines.

Angélique me dévisage. Elle sait à quoi je pense. Elle a toujours lu en moi comme dans un livre. Elle prend ma main.

-Excuse-moi, je m’en veux terriblement pour tout ce que je t’ai fait. Je n’ai aucune excuse, j’ai été stupide. J’y pense chaque jour depuis vingt ans. Tu es la seule amie que j’aie jamais eu et que je n’aurais jamais.

Mes larmes coulent encore une fois. Des larmes de bonheur. J’ai tellement attendu ces mots. Je serre fort la main d’Angélique. Vingt ans ont passé, nous avons changé mais il est rassurant de marcher aux côtés de quelqu’un qui vous a vu grandir. Il est doux de pouvoir montrer son vrai visage, de ne pas jouer d’autre rôle que le notre. Il serait beau de voir nos enfants grandir ensemble et s’aimer.

Nos yeux reflètent cette même envie. Et à cet instant je comprends que je lui pardonne tout. J’ai eu mal trop longtemps. Et en vingt ans je n’ai jamais retrouvé cette complicité avec personne. Alors j’efface tout, j’arrache ces pages salies et j’ouvre un nouveau chapitre que nous allons écrire ensemble.

La soirée se termine en légèreté. Ange m’annonce son mariage le mois prochain. Tout est prêt, à présent ! Il reste une place à la table des mariés et souhaite m’y trouver le jour J.

La nuit qui suit est douce et calme. Je m’endors en caressant mon ventre, avec le sentiment grandissant que cet enfant a de la chance, avec la chaude impression de ne plus être seule.

Diane

 

 

Deux mois plus tard…

J’ai quelques difficultés à faire rentrer ma poitrine opulente et mon ventre dans la robe parme que m’a prêté une de mes collègues. Ça a beau être une robe de grossesse, le tissu est un peu trop tendu au niveau du ventre. Il faut avouer que je ne suis plus copine avec ma balance depuis quelques temps et que je peine à sortir de mon lit…

Après un effort colossal qui me laisse haletante, je termine de m’habiller et fonce à la salle de bains. Je m’efforce de camoufler mes cernes sous une couche de fond de teint et prend le temps d’appliquer un trait d’eye liner sur ma paupière supérieure. Je laisse mes cheveux lâchés car, par un miracle de la nature, les hormones de grossesse leur ont donné du volume et de la brillance.

Une petite assemblée est regroupée devant la mairie. Malgré la fraîcheur de cette fin d’après-midi, le soleil laisse filtrer de doux rayons qui, après l’hiver, réchauffent le corps et l’âme. Les mariés ne sont pas encore arrivés. Je me demande quelle genre de robe Angélique à choisi, elle est restée volontairement mystérieuse sur le sujet, un air malicieux au fond des yeux…

Je repère un muret et m’y installe, le visage tourné vers le soleil, envahie par une sérénité qui m’avait quittée depuis longtemps. Nous nous sommes parlées plusieurs fois au téléphone ces dernières semaines. À chaque fois, il me semble retrouver une partie de moi-même, renouer avec un passé que j’avais préféré oublier. Chaque moment avec Ange me rappelle qu’il est doux de pardonner, que l’avenir réserve parfois de belles surprises et que faire la paix avec le passé aide à avancer.

Soudain, une silhouette se découpe sur le soleil. Mes yeux mettent quelques secondes à faire la mise au point. Maxime se tient devant moi, rayonnant. Ses yeux se posent quelques secondes sur mon ventre, et remontent jusqu’à mon visage. Il sourit toujours.  Je me lève rapidement, en défroissant ma robe pour me donner une contenance, je sens mes jambes se faire plus faibles, mes yeux se posent sur son cou, sa peau a l’air si douce à cet endroit. Il prend ma main délicatement et m’attire contre lui. Mon cœur bat la chamade, je pense à mon petit bonhomme qui doit se demander pourquoi le rythme cardiaque accélère subitement. Je pense à Angélique, à son rire que j’entends au loin, à nos retrouvailles qui me redonnent chaque jour la force d’avancer, à Maxime qui me regarde comme personne ne m’a jamais regardé. Je me colle contre lui, son odeur a changé, mais elle est douce et me plaît. Je me sens bien dans ses bras, comme si je les retrouvais, eux aussi, après un long voyage. À cet instant, je le sens murmurer dans mes cheveux : « Vingt ans déjà… »

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