Un secret trop longtemps gardé, le voile se lève enfin : Sur un fil

Mon regard se perd de l’autre côté de la rue, tandis que j’essuie mécaniquement la vaisselle du petit déjeuner. Malgré l’heure matinale, le soleil distribue déjà généreusement ses rayons et inonde l’impasse d’une clarté bienvenue. Notre voisine d’en face est encore en robe de chambre, mais elle orne son fil à linge de mille couleurs. Mon cœur se serre comme à chaque fois que je vois ces vêtements ballotés par le vent. Il y a de grandes chemises blanches qui témoignent de longues heures passées au bureau, des tuniques fluides et confortables pour rester à la maison. J’y vois aussi des shorts de football, des bodys de danse, des grenouillères… Toute une vie sur un fil à linge. Des enfants. Une famille.

Mon fil à linge à moi est terne. Il y a bien longtemps que je ne prends plus plaisir à m’habiller. Mes armoires regorgent de coton, doux, pratique, uni, sobre. À l’image de ce qu’est devenu ma vie. Les couleurs sont fades, diluées par le temps, dévorées par l’ennui. Mais surtout, le linge pend, inanimé, plus aucune folie ne l’agite.

Christian apparaît à ma droite. Je l’ai entendu arriver : le fauteuil qui grince deux fois, le glissement de ses charentaises sur le parquet, son raclement de gorge qui persiste malgré l’arrêt du tabac il y a maintenant dix ans. Il est sept heures trente, je sais qu’il vient me déposer sa tasse vide après avoir bu son café presque froid, comme tous les matins depuis que je le connais. Pas un mot. Pas un geste. Je ne sais plus à quel moment nous avons cessé de nous embrasser le matin au réveil, à quel moment j’ai compris que nous étions devenu des étrangers.

L’horloge égrène les minutes avec une lenteur exaspérante. Combien d’années ai-je pourtant pesté contre le temps qui défile ? Et me voilà aujourd’hui à souhaiter que sa course reprenne, plus vite, plus fort. Parfois, il m’arrive de souhaiter qu’il se passe quelque chose, n’importe quoi, même terrible, juste  pour rompre cet enchaînement de journées, toutes semblables les unes aux autres Pour me sentir vivante encore un peu.

Je passe la matinée dans la cuisine. J’aime cuisiner, c’est tout ce que je sais faire. Après la naissance de Joann, j’ai quitté mon travail. Avec lui se sont envolées mon indépendance, ma vie sociale et ma joie de vivre.

A trois reprises, Christian passe la tête dans l’encadrement de la porte, hume l’air puis repart, revient, soulève un couvercle de casserole avec un air satisfait. Je me demande ce qu’il se passe dans sa tête ? Que cache ce mutisme que je ne supporte plus ? Est-ce que sa vie, notre vie, lui convient ? Peut-être souffre-t-il, lui aussi ?

Je m’assois un instant, après avoir enfourné la quiche lorraine, et pousse un soupir de soulagement. Je feuillette distraitement le journal de la veille quand soudain mon cœur s’arrête. Je connais cet homme sur la photo. Je fixe la page nécrologie, les mains tremblantes, le ventre noué, et je tombe dans le vide. Ma vue se trouble, je lis l’annonce. C’est bien lui. Je n’arrive pas à y croire. Derrière mes larmes, je sens un souffle de vie, puissant. Mon cœur bat, fort, très fort. Ma respiration s’accélère. Je dois agir. Faire quelque chose. La cérémonie a lieu demain. J’irai.

Je monte les escaliers sur la pointe des pieds, le plus doucement possible. Je me force à respirer profondément comme Evelyne me l’a appris au cours de yoga. Je ne veux pas que Christian remarque les sillons que les larmes ont dessinés sur mes joues. J’ai besoin de ce temps à moi. J’ai besoin de réfléchir.

Je me faufile dans le bureau où se trouve notre ordinateur. C’était la chambre de Joann, notre fils unique. Je n’ai pas pu me résoudre à retirer se tapisserie verte ni ses posters de motos et de groupes de rock. Son bureau est toujours à sa place, son lit aussi. Il n’a rien voulu récupérer. Tout est trop démodé pour son appartement moderne en plein cœur de Londres. Mon petit garçon a grandi et il me manque chaque jour un peu plus. J’allume l’ordinateur qui se met à ronronner en ouvrant la page d’accueil. En quelques clics, je localise le petit village dans lequel se déroulera la cérémonie de demain. C’est à peine à une heure d’ici. À la fois si près et si loin.

Je m’applique à cacher mon chamboulement intérieur tout au long de la journée. Ce n’est pas si difficile car Christian ne me regarde pas, même assis en face de moi pour le repas de midi. Il mastique sa quiche avec une lenteur insupportable.

-Je vais à un enterrement demain, lui dis-je, le plus simplement du monde.

-De qui ?

-Tu ne connais pas. Le père d’une amie.

Et il retourne à sa dégustation sans exprimer la moindre émotion. Pour une fois, son silence m’est agréable car je n’aimerais pas être assaillie de questions. Je ne sais même pas répondre aux miennes, qui se bousculent dans ma tête.

Le lendemain, je quitte la maison le cœur lourd. Je n’arrive pas à croire qu’il n’est plus. C’était un roc, le pilier d’une famille. Il a construit leur maison et leur avenir. Il a aussi détruit le mien. Il nous a éloignées. Il savait tout. Tandis que le bitume se déroule sous mes roues, je revois ses yeux, si doux quand j’allais chez eux. Sa bonhomie, sa bienveillance à mon égard. Puis son regard fou quand il a compris. La peur de la honte. Ses insultes. La fin de tout.

Lorsque j’arrive devant le cimetière, je me demande ce que je fais là. Quelques voitures sont garées près de moi, la famille proche sans doute. Je referme les pans de mon manteau, prise d’un frisson en longeant les allées de pierres tombales. Le vent s’insinue sous mes vêtements, jusque dans ma peau. Je repère au loin un petit groupe de personnes, vêtues de noir, figées dans leur recueillement. Je m’approche à petits pas et me mêle à eux. Je dévisage les quelques personnes présentes mais je ne connais personne. Le nom sur la tombe est pourtant le bon, je suis ici pour pleurer Eugène Manski, père d’Amélia.

Après quelques paroles réconfortantes, des larmes et des roses, le petit cortège repart d’un pas traînant. C’est alors que je la vois. Amélia. Nos regards se croisent, nos paupières se plissent sous l’incertitude, puis nos pupilles s’illuminent d’un seul coup. En quelques enjambées, nous voilà face à face, dans les bras l’une de l’autre. J’ignore la raison de ses larmes qui viennent mourir dans mon cou. Mais je sais tout ce que je pleure aujourd’hui.

Je pleure notre enfance si douce, l’innocence de nos premières années. Je pleure notre adolescence si soudaine, nos corps projetés si vite dans l’âge adulte. Je revois ton visage se rapprochant de moi dans notre première étreinte, ton baiser si doux. Notre amour, si fort. Et ton père, horrifié. Ce jour là, il est devenu fou. Un mois plus tard tu avais déménagé. J’ai toujours imaginé que tu étais si loin. Alors la vie m’a rattrapée et je me suis mariée. J’ai eu un fils, j’ai traversé les jours en ne me souciant que de lui. En m’oubliant moi-même, j’ai renié qui j’étais.

Et là, je te retrouve comme si je t’avais quittée hier. Ta peau est la même. Tes yeux sont les mêmes. Tes lèvres aussi. Si douces sous les miennes. Ton baiser aujourd’hui a le goût des pommes que l’on mangeait, assises sur une branche, les pieds dans le vide. Il a le goût de l’interdit, de la liberté aussi. Je sens le sel de tes larmes. Tu pleures un père, celui-là même qui, fou de rage, t’avait frappée et insultée lorsqu’il avait compris que nous nous aimions. Celui qui t’a éloignée de moi, et qui a tout fait pour que je ne puisse te retrouver.

Alors que nous nous accrochons l’une à l’autre, je sens mon corps se réveiller. Un frisson se propage jusque dans mes doigts, jusqu’à la racine de mes cheveux. Une bourrasque de vie, une étincelle au plus profond de mon être, comme si je sortais d’une longue hibernation. Je devine la chair de poule sur mes bras, le rose sur mes joues, la lumière qui se rallume dans mes yeux. Je suis encore là, sous cette carapace docile et familière se trouve encore le vrai moi, le brin de folie, l’amour que je te porte. Amélia.

Quelques mois plus tard…

 

Mon regard se perd de l’autre côté de la fenêtre tandis que je serre contre moi ma tasse de thé. Le paysage au dehors est monochrome. Le blanc recouvre l’herbe, le sentier de graviers et même le ciel. Mais en moi, tout n’est qu’explosion de couleurs. Je t’entends arriver derrière moi, le froissement de ton étole, je sens ton parfum de vanille, je peux presque voir ton sourire dans mon cou tandis que tu m’y déposes un collier de baisers.

J’ai appris que Christian est parti rejoindre Joann à Londres. Notre maison a été vendue. À mon grand étonnement, tout ce chamboulement s’est fait dans une calme résignation, dans une froideur semblable à celle que nous avons partagée ces dernières années. La révélation de mon amour pour Amélia a été entendue, comme si, depuis toutes ces années, il s’en doutait.

-Allez ! On s’y remet ? demande Amélia.

Nous retrouvons nos places respectives devant le plan de travail. Amélia est créatrice de bijoux. Chaque jour, j’apprends à ses côtés, et notre production ainsi que le nombre de commandes augmentent progressivement. C’est avec plaisir que je choisis les perles, nacrées, mates, rondes ou plates. J’aime promener mes doigts sur les fils de pêche, rubans et breloques. J’imagine déjà le sourire sur le visage de celle qui le portera.

Pour la première fois de ma vie, je me sens à ma place, en accord avec moi-même. Les jours sont comme ces perles, certains roses, d’autres plus sombres. Mais surtout, ils vivent. Ils ondulent au gré des mouvements que l’on fait et ornent avec délice le cou…

… d’une femme.

Diane

Cette nouvelle a reçu le 2e prix du concours « Le Plaisir de lire » de la ville d’Auboué, avec l’association Les Plumes nomades.

 

7 réflexions sur « Un secret trop longtemps gardé, le voile se lève enfin : Sur un fil »

  1. Magnifique texte

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  2. Magnifique ! A quand la suite ?

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  3. Magnifique ! A quand la suite ?

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  4. Bonjour Diane ! Qui est l’auteur de cette nouvelle ?

    Martine

    >

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    1. Bonjour Martine ! C’est moi, c’était le thème d’un concours: un secret trop longtemps gardé, le voile se lève enfin ! Merci de nous lire ! Diane

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