Nouvelle de l’Avent : 7/24

La journée à été rude. Je rejoins ma voiture en songeant au foutoir que je suis en train de mettre dans ma vie. Comme une petite fille, je piétine mes jouets, je détruis mes constructions, je fais du mal autour de moi. Je me sens bien seule à présent. Mon frère ne m’a toujours pas rappelée. Je sais qu’il a beaucoup de travail et de responsabilités mais j’ai tellement besoin de lui !

Je regrette presque de ne pas avoir accepté d’aller boire un verre avec le beau Thomas ! J’aurais pu apprendre à le connaître et qui sait, il est peut-être aussi beau de l’intérieur que de l’extérieur !

Malgré la nuit qui est déjà tombée et le brouillard hivernal, je remarque aussitôt en me garant devant la maison de mes parents une splendide voiture décapotable noire, en train de manœuvrer sur le trottoir d’en face. Lorsque la portière s’ouvre enfin, je ne peux que reconnaître Coralie, la fille des voisins de mes parents, mon ennemie jurée à l’époque du collège. Si je considérais ma voisine de droite comme ma sœur, Coralie était notre pire cauchemar.

Comme dans mon souvenir, celle-ci s’extrait souplement de l’habitacle malgré ses talons de douze centimètres et sa jupe aussi serrée qu’un rouleau de printemps. Je croise les doigts pour qu’elle s’étale sur la route verglacée mais il n’en est rien, elle relève la tête en refermant son manteau et en ajustant son sac à main griffé dont je peux deviner le prix à dix mètres.

Alors qu’elle se retourne, nos regards se croisent et je me raidis instantanément.

-Fanny, c’est toi ??

-Euh, oui, salut Coralie.

Elle traverse et se précipite vers moi avant de me planter deux grosses bises sur les joues. Elle sent la cigarette et le parfum de qualité, je dois reconnaître qu’elle est encore plus jolie que lorsque nous étions ados. J’ai presque honte de mon jean délavé et de mes vieilles boots en cuir.

-Qu’est-ce que tu fais là ? me demande-t-elle joyeusement.

-Je suis chez mes parents pour quelques temps. Je viens de me séparer.

-Oh, je suis désolée, me répond Coralie d’un air sincèrement contrit. Moi je suis venue aider ma mère, elle s’est cassé la jambe dans l’escalier et n’a pas le droit de poser le pied par terre pendant un mois. Du coup, je m’occupe d’elle.

-Tu lui feras un bisou de ma part. Elle est toujours tellement charmante.

-Tu ne dirais pas ça si tu la voyais pester avec son plâtre ! Elle est d’une humeur de dogue ! Et toi, ça va ? Je veux dire, tu tiens le coup ?

-Oui, je crois. Je suis un peu chamboulée, c’est tout. Ça va passer.

-Je sais que je n’ai pas toujours été sympa par le passé, et qu’on n’était pas des grandes copines, mais c’est quand même un chouette hasard que l’on se retrouve dans ce bled au même moment. Alors si tu as besoin de parler, je suis là.

Elle me fait un clin d’œil et repart vers la maison de sa mère. Elle doit être vraiment impotente car, pour la première fois, il n’y a aucune décoration aux fenêtres, aucune lumière autour des sapins. La maman de Coralie tenait pourtant chaque année à ce que sa maison soit la plus jolie. Tous les passants s’arrêtaient pour l’ admirer. Décidément, ce Noël sera vraiment différent des autres.

Je rentre et trouve mes parents, chacun dans une pièce, ambiance soupe à la grimace. Je ne sais pas pour quelle obscure raison ils se sont disputés mais ma mère a  décidé de ne rien faire à manger et mon père bougonne dans son coin. Je les embrasse tout de même et m’installe en cuisine. Une demi-heure plus tard, une odeur de risotto courgette-parmesan (ma spécialité) embaume la maison et je vois mon père sortir de son terrier. J’ai déjà bu deux verres de vin blanc lorsque je mets la table pour deux. J’ai mangé un peu en cuisinant et de toute façon je n’ai pas très faim. J’appelle ma mère et les laisse tout les deux. J’espère que le repas et la bonne bouteille de Pinot d’Alsace va aider à la réconciliation !

Un peu pompette, je sors de la maison pour me griller une cigarette. L’air frais me fait du bien et la nicotine ajoutée aux deux verres de vin me détend. Je me sens légère. Amusée par cette insouciance bienvenue, je laisse mes pas me porter et longe la rue étroite. Je compare les efforts fournis par les habitants pour orner leur demeure et leur donne des notes mentalement. Je passe devant l’école maternelle qui a accompagné mes tendres années. Ici, j’ai fait de la pâte à sel pour la première fois. Le vieux toboggan n’a pas changé. Seule la peinture neuve lui donne un coup de jeune. C’est ici même que je suis tombée, les cailloux  laissant sur mon genou une abominable cicatrice.

Le quartier n’est pas très grand et lorsque j’arrive près de la maison de Coralie, je l’entend m’interpeller en sifflant. Je me retourne et la vois, assise sur le dossier d’un banc. Elle s’est changée et porte à présent un vieux jogging et des baskets, jurant légèrement avec son manteau de créateur. Avec ses cheveux attachés, elle a l’air d’une ado et j’ai peine à croire que quinze ans se sont écoulés depuis la dernière fois où je l’ai vue assise à cet endroit.

-Allez, viens t’asseoir Fanny, j’ai de quoi te redonner le sourire, dit-elle d’un air malicieux.

Je la vois porter à ses lèvres un long cône blanc. Elle inspire longuement, faisant rougeoyer la flamme dans la nuit puis expire avec délectation dans un nuage de cannabis.

-Tu fumes encore ça ? lui dis-je en gloussant.

-Oui, c’est mon seul et unique défaut, répond elle avec assurance.

Nous nous regardons du coin de l’œil et éclatons de rire.

Quelques bouffées suffisent à me rendre plus légère encore et c’est avec humour et détachement que je m’entends lui raconter ma vie depuis le lycée. Le récit est court et je constate amèrement que ma vie n’a pas été des plus palpitantes jusqu’ici.

Elle me raconte qu’elle a décroché après ses études un poste dans un grand établissement bancaire. Elle travaille beaucoup. Elle gagne beaucoup d’argent. Elle voyage un peu. Elle pleure souvent.

Les heures s’égrènent dans la nuit et dans les vapeurs de fumée. Les souvenirs et les rires aussi.

À minuit, je me dis que le réveil sera dur.

À une heure, je rentre en pensant que la vie réserve parfois de jolies surprises…

Diane

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