Nouvelle de l’Avent : 5/24

C’est fou ce besoin vital, primitif, d’aller se blottir dans les bras de sa maman lorsque ça ne va pas. Ma mère et moi ne sommes pourtant pas très proches, nous partageons rarement le même avis et ne restons pas scotchées des heures au téléphone. Pourtant là, maintenant, c’est d’elle que j’ai besoin.

Je n’envoie pas de message pour prévenir de mon arrivée. Ils se mettraient alors dans tous leurs états, sortiraient à la hâte aspirateur et serpillière, courraient à la pâtisserie du coin acheter des beignets.

Lorsque j’arrive dans le village ou j’ai grandi, mon cœur se brise. Je connais chaque arbre, chaque trottoir. Le magasin de fleurs de Jeannette est fermé depuis qu’elle a commencé à perdre la mémoire. Le coiffeur du village expose dans sa vitrine des têtes de mannequins aux cheveux bleus ou verts. Un rond point a été créé en face de la Mairie, aujourd’hui décorée de bruyère et scintillante de paillettes. Je vois sur le trottoir des couples, bras dessus bras dessous, tentant de se déplacer sur le sol gelé. La plupart sortent de l’église, je scrute le parvis en ralentissant mais ne parviens à identifier aucune connaissance parmi les silhouettes encapuchonnées.

Je me gare devant la vieille maison de mes parents alors qu’ils arrivent à ma hauteur.

-Oh !!!!! Quelle bonne surprise !!!!!! Et où est Quentin ??

-Bonjour Maman, bonjour Papa, dis-je en les embrassant. Quentin est  resté à la maison.

Ma mère sourit, pas inquiète le moins du monde, et se dépêche d’ouvrir la porte d’entrée. La vieille maison de mes parents n’a pas changé. Ses murs de pierre s’appliquent toujours à garder l’intérieur bien chaud en hiver et bien frais en été. Les vieilles tuiles d’ardoises semblent tenir par une force magique inconnue et la nature autour n’est que fouillis. Mon père en effet est plus passionné de lecture que de jardinage. Notre relation est étrange. Nous partageons l’amour des livres et pouvons converser pendant des heures sur l’angoisse des polars suédois ou sur la nécessité, ou non, d’une fin heureuse dans les romans. En revanche, je ne connais ni son enfance, ni sa couleur préférée. Je sais qu’il aime la pâte d’amande et le bon vin. Ma mère est plus expansive. Elle parle sans arrêt, mais ce n’est pas pour ça qu’on l’écoute plus, au contraire. Elle ne prête attention qu’à ce qu’elle à envie d’entendre. Ce qui lui déplaît est noyé dans un flot de paroles. C’est sa façon à elle de se créer sa petite bulle. Sa façon à elle de survivre.

L’entrée est toujours aussi accueillante. La dernière fois que je suis venue, le soleil multipliait ses rayons à travers le grand miroir mural, mais aujourd’hui la fenêtre diffuse une lumière pâle et douce. Le buffet est recouvert de bibelots qui doivent rendre le ménage bien pénible. Le grand vase posé au sol accueille une flopée de petites lumières qui apportent un air chaleureux à ce petit espace. Dans l’air flotte une odeur de viande bouillie. Ma maman aime cuisiner. Ce n’est pas toujours une réussite malheureusement. J’ai l’impression que je suis arrivée le mauvais jour, celui où elle a décidé de tester une recette qui ne sera peut-être pas aussi savoureuse que le laisse supposer la photo sur le magazine.

-Tu tombes bien, j’ai fait le bœuf bourguignon que tu adores !

Je pense qu’elle a mal interprété mes gargouillis la dernière fois que j’en ai mangé. Mais il serait mal venu de la vexer, d’autant que je vais leur demander de m’héberger quelque temps…

-Euh Maman, il faut que je te parle de quelque chose… Voilà, Quentin et moi sommes séparés.

Ses yeux s’arrondissent sous ses lunettes loupes. Elle vient s’asseoir près de moi, les yeux implorants.

-Et le mariage ?

-Oh, le mariage ? Mais il est maintenu évidemment !

-Ah, me voilà rassurée…

Et elle se dirige vers sa cuisinière le pas léger, allumant la radio au passage.

-Maman, as-tu entendu ce que je viens de te dire ?Quentin est moi sommes séparés. Définitivement. Et le mariage est annulé. Il fait vraiment que tu apprennes à utiliser le second degré !

Elle lâche son torchon aux motifs alsaciens, le teint livide.

-Mais que s’est-il passé ? Vous vous êtes disputés ? Et alors ? Tu crois que c’est  rose tout les jours avec ton père ? Tiens, hier encore, tu sais ce qu’il a fait ?

-Maman, je suis en train de te parler de mon mariage qui tombe à l’eau et tu vas me dire que Papa a laissé traîner ses chaussettes à côté du panier à linge… ?

-Non, ce qu’il faut que tu comprennes, c’est que la vie de couple, la vraie, eh bien ce n’est pas si facile. Au début, c’est doux, sucré, puis vient l’acidité des non-dits, le piquant des reproches puis l’amertume. Mais tant qu’il y a de l’amour…

-Eh bien, justement, il n’y en a plus.

J’ai lâche ma bombe au moment où mon père entre en sifflotant dans la cuisine. Je pensais bien faire en l’annonçant à ma mère en premier. Mais finalement je me jette à l’eau. Lui n’a pas l’air si affecté. Il a le même regard que lorsque je lui ai annoncé que je changeais de travail.

-Après-tout, si c’est toi qui a choisi de continuer sans lui, je ne vois pas où est le problème, tente-t-il d’articuler en grignotant un quignon de pain.

Ma mère le rappelle à l’ordre pour sa gourmandise :

-Ne te gave pas de pain, on va bientôt passer à table.

Ça y est, j’ai plombé l’ambiance. Si je pensais trouver du réconfort ici, c’est foutu. Nous nous installons en silence, mon père éteint la radio et interrompt Patricia Kaas en plein « Mon mec a mooooooooaaaaaaaa » pour allumer la télé. Il augmente le son tant et si bien que si nous avions eu l’intention de discuter, il aurait fallu utiliser un mégaphone. Le mélange viande bouillie-son ultra-fort me donne le tournis et je m’excuse en me levant. Je passe à la salle de bains me passer de l’eau sur le visage. Mon teint est cireux et mes cheveux noirs tombent en cascades disgracieuses. Mes joues sont creusées. J’avais en effet remarqué que quelques kilos s’étaient échappés ces derniers mois. Certains mettaient cela sur le compte du stress, d’autres me félicitaient de l’efficacité de mon régime spécial robe de mariée. Je ne sais pas à quoi c’est dû, mais j’apprécie mon ventre plus plat et mes pantalons me disent merci.

À mon retour, le son est plus bas et mes parents chuchotent d’un air grave.

-Hum, bon, euh, ma chérie, c’est bien fini alors avec lui, tu es sûre que ce n’est pas une petite crise passagère ?

Un infime, minuscule, insignifiant petit bout de moi avoue qu’il n’en sait rien. Qui sait ? Si ça se trouve, dans moins d’une semaine je serai devenue une loque me traînant à ses genoux en le suppliant de me reprendre.

-J’en suis certaine papa.

-Et j’imagine que tu es partie et que maintenant tu n’as nulle part ou aller.

-Euh, effectivement, je me demandais si…

-Tu es toujours la bienvenue. Fais comme chez toi, ta chambre n’a pas bougé tu le sais.

-Il y a des draps propres dans la commode, je t’aiderai à faire le lit, propose ma mère.

-Ne vous inquiétez pas, merci encore. Je n’ai plus très faim, je monte. À plus tard.

Pénétrer dans mon ancienne chambre me fait toujours une sensation étrange. Elle est à la fois si familière et si étrangère, comme figée dans le temps. Les peluches de mon âge tendre côtoient des vieux CD de rock et les héros de Friends sont affichés sur différents murs de la chambre. Le vieux bureau semble attendre que quelqu’un s’y assoie, avec son sous-main de cuir et sa lampe articulée. À la fenêtre est accroché un bonhomme de neige lumineux, le même que lorsque je vivais ici. Il règne la une odeur douce de poussière mêlée à l’odeur unique qui m’a accompagnée toute ma jeunesse.

Je déballe mon sac sur le lit et sort ma tablette. Je passe une bonne heure à rédiger des mails d’annulation de mariage. Je passe quelques coups de téléphone mais le dimanche personne ne répond, ça m’arrange bien. J’ai moins honte de m’adresser à une boîte vocale.

Pour les amis et la famille proche, ça va être plus délicat mais je compte un peu sur l’effet bouche-à-oreille. Je suis à deux doigts de leur envoyer à tous un mail groupé quand ma mère toque à la porte.

-Coucou, je ne t’embête pas longtemps, je t’ai monté un café et des pains d’épices.

Je vois avec bonheur, posés délicatement sur une assiette fleurie mes friandises préférées : les fameux pains d’épices ronds, recouverts de sucre et moelleux à souhait. J’offre un sourire  reconnaissant à ma petite maman qui se dépêche de tourner les talons et s’en va sans un bruit. J’aurais aime qu’elle s’assoie là, sur mon vieux couvre lit aux motifs indien. J’aurais aimé m’allonger près d’elle et qu’elle me caresse les cheveux. J’aurais aimé pouvoir lui ouvrir mon cœur… Mais nous n’en sommes pas capables. Ni elle, ni moi.

Après avoir mangé toute l’assiette de pains d’épices, je décide d’ouvrir les tiroirs du bureau et ceux de la table de nuit. En quelques gestes, je me réapproprie cet endroit qui est resté le mien. Le cocon qui m’a vu muer. Je ne suis pas encore un papillon mais je me sens à l’étroit dans ma petite vie alors peut-être que mes ailes cherchent à se déployer.

J’y retrouve des trésors, des lettres de Jenny, des photos de nos premières boum, certains souvenirs font rire, d’autres pleurer, le tout teinté de douce nostalgie. Que vais-je faire maintenant ? Ma vie à pris un tournant inattendu et, même si je l’ai choisi, je regrette le confort rassurant d’une route à suivre.

Le tintement de mon téléphone me tire de mes rêveries. Ma première réaction est d’espérer un texto de Jen. Ne pas l’avoir à mes côtés alors que je traverse une crise existentielle majeure me perturbe au plus haut point. En même temps je ne peux pas lui en vouloir. J’aurais sans doute fait la même chose à sa place. Mon espoir s’efface lorsque je découvre que c’est un message de Quentin. Un long message, comme il ne m’en a jamais écrit. Il me demande pardon pour sa réaction d’hier. Il veut qu’on discute calmement. Devant mes yeux s’affichent les plus belles déclarations que je n’aurais jamais cru entendre de sa part. Mon cœur se ratatine dans ma poitrine. Je ne sais pas quoi lui répondre. J’ai envie de croire à un avenir possible avec lui mais au fond de moi, je sais que c’est fini.

Épuisée par cette journée riche en émotions, je décide d’éteindre mon téléphone et m’allonge sur le couvre-lit. Il est à peine 16h lorsque je sombre dans un sommeil agité, peuplé de rêves de chemins droits et tortueux, de viande bouillie au pain d’épices, d’amour et d’amitié déçus…

Diane

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