Nouvelle de l’Avent : 2/24

Après avoir remercié pour la millième fois mes parents, je quitte leur voiture surchauffée et manque de m’étaler juste devant ma porte. Le sol est couvert d’une fine couche de glace me rappelant que l’hiver approche et que je n’ai pas encore commencé l’achat des cadeaux de Noël. Les lumières sont éteintes au premier étage de l’immeuble, ouf, Quentin est encore au travail. Je ressens un mal-être grandissant au fur et à mesure que je gravis les marches. Je suis un monstre. Je vis avec un homme tendre, affectueux, drôle, intelligent. Il m’aide à pendre le linge, confectionne le tiramisu le meilleur du monde et fait preuve d’une grande imagination sur l’oreiller. Qu’est-ce que je crois ? Que la vie est un conte de fées ? Qu’il y a quelque part un homme qui sera mon âme sœur ?

Je suis perdue dans mon propre appartement. Celui-ci est pourtant accueillant et confortable. Nous avons mis du cœur à l’ouvrage pendant de nombreux mois pour nous sentir chez nous. Des tapis moelleux recouvrent un parquet vieilli un peu grinçant. De nombreuses étagères accueillent mes livres et les bandes dessinées de Quentin. J’ai longtemps essayé de lui faire lire autre chose que des albums colorés mais il n’en démord pas, il est incapable de lire plus de deux lignes sans piquer du nez. J’ai toujours réussi à me convaincre que ce n’était pas grave, que nous partagions bien d’autres choses, mais lesquelles au juste ?

L’aquarium qui trône dans notre séjour diffuse une lumière bleutée, presque envoûtante. Comment puis-je imaginer me séparer de tout ça ? Je suis presque plus attachée à notre vie et à notre histoire qu’à Quentin lui-même. Je suis en train de prendre la fuite, est-ce la peur du mariage ou la simple constatation qui s’impose à moi. Je ne serai pas heureuse en restant pour toujours avec cet homme.

La sonnerie de mon portable me ramène à la réalité. C’est Jenny, mon amie la plus fidèle et la plus folle aussi. Elle vit 100% fait maison, agriculture biologique, développement durable et sans gluten. Je respecte ses choix, j’admire ses convictions, mais ses actions me culpabilisent profondément.

-Salut ma poule ! Je ne te dérange pas j’espère ! Comment se sont passés tes essayages ?

-Oh bien ! Je n’arrive pas à croire que je vais porter une robe plus chère que ma voiture !

-Profite ma grande ! Tu sais ce qu’on dit, on ne se marie qu’une fois dans une vie. Enfin normalement.

-…

-Je plaisante, détend toi Fanny ! Vous faites quelque chose ce soir ? Ou alors tu es en tête à tête avec ton tricot ?

-Oh, ça va tu étais bien contente que je te tricote ton gilet 100% laine.

-J’avoue. Bon quoi de prévu alors ?

-Rien de spécial, Quentin va sans doute rentrer tard, je peux passer si tu veux…

-Une soirée entre filles ? J’adore! Je te prépare un petit quinoa si tu veux.

-Tu n’es pas obligée tu sais.

-Ça me fait plaisir. À toute à l’heure.

-Je suis là dans vingt minutes. J’apporte le vin.

Je ne sais pas ce qui m’angoisse le plus entre une conversation avec Quentin ou une bouchée du quinoa zéro calorie de Jenny. Je passe à la salle de bain me rafraîchir et laisse un mot sur la table de la cuisine :

Je passe la soirée chez Jen, il y a du gratin dans le frigo.

J’hésite à terminer par Je t’aime avant d’opter pour Je t’embrasse, bien moins sentimental, vu l’état actuel des choses. De toute façon, je ne suis pas sûre qu’il se rende compte de quoi que ce soit à travers ces quelques mots.

Il est presque 19h, je descends au parking récupérer ma petite voiture bleue. A peine suis-je sur l’autoroute que mon esprit vagabonde à nouveau. Qu’est-ce qui m’arrive ? Où sont passées mes certitudes d’hier ? Peut-être devrais-je appeler mon frère. Il est marié depuis de nombreuses années, il doit aussi avoir connu la peur de l’engagement, les mâchoires destructrices du doute qui, lorsqu’elles vous mordent, sont capables de tout dévaster. Et malgré l’éloignement géographique, c’est souvent à lui que je pense lorsque j’ai besoin de parler. Je branche mon kit main libres pour téléphoner. Après deux sonneries, il décroche. J’entends derrière lui des rires, de la bonne humeur. Sa voix aussi est enjouée :

-Salut, petite sœur ! Comment va la future madame Maury ?

-Ahah, tu es déjà bourré à cette heure ci ?

-Ooohh, bourré non. Mais un peu éméché c’est fort possible ! Ils viennent d’ouvrir un petit bar en bas de chez nous, ils font happy hour. Et comme la mère de Deb nous garde les gosses, on en profite !

Son commentaire est appuyé par un gloussement que j’identifie comme appartenant à ma belle-sœur. Ce couple m’a toujours fait rêver. Ils sont ensemble depuis des lunes, ont traversé quelques moments difficiles mais ils s’aiment à la folie et malgré le boulot, la routine et les enfants, ils trouvent toujours l’énergie pour s’amuser ensemble.

-Je ne vais pas vous déranger, d’autant que je ne t’entends pas très bien. Amusez vous bien et embrasse tes trois petites femmes pour moi !

À l’évocation de mes deux nièces, mon cœur se pince. Ces deux petites me manquent, je regrette tellement de ne pas les voir grandir. Mon frangin promet de me rappeler plus tard et lorsque je raccroche, je me sens encore plus mal. Je suis heureuse pour eux que leur mariage marche, qu’ils aient choisi si jeune le partenaire idéal. Mais cela accentue encore mon malaise. Je me demande comment j’ai pu me laisser emporter par tout ça. Maintenant j’ai le sentiment que dès que je vais commencer à parler, je vais dégoupiller une bombe qui va tout détruire sur son passage.

En arrivant chez Jen, je remarque que la plupart des maisons ont joliment décoré leur devanture. Certaines sont plutôt élégantes, toutes ornées de petites lumières scintillantes, quelques étoiles aux fenêtres, une jolie couronne sur leur porte. D’autres ont l’air de faire un concours de la maison la plus kitsch. Sur certaines façades, deux Pères Noël dégonflés sont suspendus par une corde. Je vois même une crèche géante entièrement recouverte d’ampoules criardes. Je sonne à l’interphone et pousse la lourde porte de l’immeuble. En arrivant devant celle de l’appartement de mon amie, je souris. Celle-ci est restée fidèle à elle-même et à embelli sa porte grâce à de jolies étoiles en origami, réalisées à partir de papier journal. Le résultat est superbe et fait honneur aux convictions écolo et anti-consommation de Jen. Elle m’ouvre, rayonnante dans son pull en tricot, un gros rêne au nez rouge brodé sur la poitrine.

-Tu as encore maigri toi ! Attention tu vas encore devoir faire des retouches à ta robe !

-Je sais. Je ne sais pas ce que j’ai, je mange comme d’habitude pourtant.

Nous nous serrons dans les bras et, après m’être débarrassée de mes affaires, je vais dans la cuisine chercher un tire-bouchon. Je me sens comme chez moi dans ce deux pièces où j’ai vécu quelques mois avant de trouver du travail. Munies de nos coupes et des légumes à croquer fétiches de Jen, nous échouons sur son vieux canapé marron.

Je l’écoute me parler de ses cours de pilâtes, de sa décision de faire un compost sur son balcon. Elle me parle de types qu’elle a rencontré mais avec qui elle ne se voit pas construire quelque chose. Je me laisse bercer par ses paroles et par le vin blanc. Je sens mon corps qui s’enfonce progressivement dans les coussins moelleux. Je voudrais que le temps s’étire à l’infini et rester là. Je sais qu’il faut que je lui parle, c’est ma meilleure amie, elle me connaît depuis presque toujours, je ne lui ai jamais rien caché (sauf la fois où j’avais cassé sa montre, elle avait accusé son frère, je n’ai jamais avoué ; mais nous avions sept ans, je crois qu’il y a prescription). J’inspire un grand coup. Je ne vais pas y arriver. Je repousse le moment où les mots franchiront la barrière de mes lèvres . Pour l’instant, c’est mon petit secret, une folie, peut-être même une farce. Quand je lui aurai dit, tout sera différent. Ce sera réel.

Alors je serre ma coupe entre mes doigts, je ferme les yeux, j’avale une grande gorgée d’air et j’expulse, sans trembler, ce que je sais sans me l’avouer depuis trop longtemps.

-Jen, je ne veux pas me marier. Je vais quitter Quentin.

Son visage se décompose.

-Quoi ? Comment peux tu faire ça à mon petit frère ?

Diane

2 réflexions sur « Nouvelle de l’Avent : 2/24 »

  1. La suite, la suite !!!

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    1. Patience Leslie 😀
      Merci pour ce bel encouragement !

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