Nouvelle de l’Avent 2018 : 1/24

Je lève doucement les yeux vers le grand miroir mural. Devant moi apparaît une robe somptueuse, de couleur ivoire. Le décolleté, bordé de dentelle fine, est un peu trop plongeant à mon goût mais la ceinture satinée est plutôt flatteuse sur ma taille peu marquée. Le tissu descend ensuite en drapé jusqu’à mes pieds comme les vraies robes de princesses. Quelle merveille ! Une œuvre de créateur que je n’aurais pas pu me payer sans l’aide généreuse de mes parents, émus aux larmes à quelques pas de moi.

La scène fait un peu cliché : la vendeuse, en arrière plan, tient un plateau sur lequel trônent des coupes de champagne. Je ne peux m’empêcher d’imaginer qu’elle trinque à la commission qu’elle va toucher après avoir extorqué à mes parents la modique somme de 3599,99 euros. Malgré tout, son visage affiche un air ému habillement travaillé puisqu’elle semble sur le point de pleurer…

La seule chose qui cloche dans cette image digne d’une comédie romantique américaine, eh bien c’est moi. Mon regard balaye le reflet dans le miroir et remonte lentement jusqu’à mon visage. Celui-ci est blafard sous la lumière crue des spots. J’ai une expression presque perdue, résignée, que je tente d’effacer avec un sourire, ce qui rend le résultat encore plus triste. Mes parents me fixent, les mains jointes, leurs vieux mouchoirs à carreaux mouillés et entortillés au bout de leurs doigts.

-Ne t’en fais pas, ma chérie. C’est normal d’avoir le trac, me dit ma mère, les yeux ruisselants.

Pourquoi n’ai-je pas, comme dans les films, la lèvre qui tremble, la tête remplie d’étoiles, les yeux qui disent déjà OUI ? Pourquoi ai-je le sentiment désagréable d’être le personnage principal d’une pièce de théâtre dans laquelle je n’ai choisi ni mon rôle, ni mon texte, ni mon costume?

La vendeuse saisit mon trouble et me fourre dans les mains une coupe de champagne :

-Tenez, buvez, ça va vous redonner un coup de fouet, vous êtes toute pâlotte !

Les bulles descendent avec délice dans mon œsophage, l’alcool qui se diffuse dans mes veines me revigore juste assez pour terminer les essayages. Après avoir été mesurée de tous les côtés, je remercie aussi chaleureusement que j’en suis capable la responsable de la boutique et sort d’un pas pressé sur le trottoir. Une demi seconde plus tard, j’inspire profondément la fumée de ma cigarette sous le regard noir de mon père.

-Une belle fille comme ça qui fume ! Si c’est pas dommage !

Il est gentil mon papa. Il m’aime de tout son cœur. Mais parfois j’aimerais qu’il arrête de me voir comme sa petite fille avec ses couettes et ses poupées. Je sais que c’est impossible pour lui, il me répète que je comprendrai quand j’aurai moi-même des enfants.

À cette pensée, mon cœur se serre. Combien de fois avons-nous eu cette discussion avec Quentin ? Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours rêvé d’être une maman jeune, celle que les camarades prendraient pour la grande sœur, celle qui ferait des batailles de boules de neige et se retournerait la tête dans les grands huit. Mais Quentin a toujours voulu prendre son temps. Il voulait que nous « profitions », comme si, une fois parents, nous n’aurions plus  aucun moment de bonheur. Nous avons, il est vrai, fait quelques voyages, nous avons eu du temps pour nous. Mais à chaque fois que je mentionnais mon envie d’être mère, il envisageait cela comme un projet futur, encore indistinct.

Alors que nous nous dirigeons vers la voiture, je prends conscience pour la première fois que Quentin m’a demandée en mariage suite à une de ces fameuses discussions, comme pour me faire patienter encore un peu. Mais qui me dit qu’il voudra vraiment un enfant un jour ?

Je grimpe dans la vieille berline de mes parents, priant intérieurement pour qu’ils s’abstiennent d’écouter les grosses têtes, je sais que je ne le supporterais pas. Grâce au ciel, ils conversent tranquillement à l’avant du véhicule tandis que je me monte un scénario catastrophe sur la banquette arrière. Et si Quentin ne voulait jamais d’enfant ? Si je me retrouvais seule dans une grande maison à attendre qu’il rentre du travail ? Et si je devenais transparente à ses yeux et noyais mon chagrin dans l’alcool ?

Mes pensées dérivent dans la mauvaise direction, il faut que je me reprenne. Alors que nous sommes arrêtés au feu, ma mère a la bonne idée de proposer :

-Oh, regarde, il y a la voiture devant chez les Laurent, si nous allions faire un coucou à Paulette ?

Il va sans dire que j’aimerais mieux lécher les pneus de la vieille Ford que d’aller faire un coucou à Paulette, qui, entre nous, est complètement sourde et se contrefout de tout ce qui ne concerne pas les feux de l’amour.

-Oh, maman, s’il te plaît, est-ce que tu ne pourrais pas…

Mais au moment où je tourne la tête, je vois Paulette sortir de chez elle pour chercher son courrier. Celle-ci nous a repéré du premier coup d’œil, signe que sa vue est bien plus fiable que son ouïe, à mon grand regret. Elle agite sa main et nous voilà à chercher une place pour nous garer.

L’heure chez Paulette me semble interminable. Ma mère lui raconte par le menu les préparatifs de mon mariage, la pièce montée, la décoration de table et tout le toutim. Je suis assise sur une vieille chaise en paille et j’ai l’impression d’écouter les détails de l’union d’une autre. À bien y réfléchir, je ne sais même plus quelles fleurs orneront la table le jour J. Des roses ? Des lys ? Est-ce vraiment si important finalement? Malgré le babillement soporifique de Paulette, mes idées deviennent soudain limpides. Ce qui me semblait si important il y a quelques jours me paraît futile. Mais une question me taraude. Je ne me la suis jamais vraiment posée, c’est idiot. Ai-je envie de passer le reste de ma vie auprès de Quentin ?

Je me lève brusquement, faisant culbuter la pauvre chaise, manquant de briser un de ses pieds. Une fois dehors, je m’allume une cigarette en tremblant. Ma vie qui était toute tracée est floue à présent. Mon chemin s’estompe, mes projets s’effacent, mes rêves ressurgissent. Et à travers mes larmes, je souris….

Diane

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