Un toit et moi.

    Mes pieds ont disparu. Enfoncés jusqu’à la cheville dans le sable fin. C’est une sensation dont je ne me lasse pas. En cette fin d’après-midi, la marée monte progressivement, emplissant mes oreilles du son caressant des vagues. Autour de moi, des familles rassemblent leurs serviettes, seaux, parasols et enfants épuisés. L’air marin a rendu leurs yeux brillants, ébouriffé leurs cheveux et donné à leur peau un hâle salé. Combien de fois nous ai-je imaginés sur cette plage ? Moi, perdue entre les pages d’un énorme roman, comme toujours, et toi élaborant des châteaux de sable féeriques pour nos deux filles. Je chasse rapidement cette image de mes pensées. Le ciel au dessus de ma tête semble indécis, de gros nuages noirs s’écartent pour laisser filtrer un rayon de soleil brûlant sur ma peau, puis l’instant d’après, tout s’assombrit comme si quelqu’un avait subitement éteint la lumière sur ce paysage breton.

    L’océan s’étire à perte de vue devant moi et je me surprends à rêver à une autre vie. Je pourrais être celle qui attend un marin, parti en mer depuis de longs mois. Ou bien cette jeune fille qui va être embrassée ce soir, pour la première fois. Je pourrais être cette femme qui sourit toute seule, la main sur son ventre, parce qu’elle vient d’apprendre qu’un petit être grandit en elle. Mais malheureusement je suis moi, ou du moins ce qu’il en reste. Celle qui a tout perdu.

    Les vagues viennent s’écraser à mes pieds maintenant, emportant avec elles mes larmes et mes dérives. Le vent se lève, les derniers touristes aussi. Je frissonne et enroule une fois encore mon châle autour de mes épaules avant de regagner le sentier qui borde la plage. Cinq minutes plus tard, je pousse le petit portail de bois de notre maison de vacances. J’ai passé plusieurs jours l’an dernier à le poncer et à le peindre pour lui donner cette jolie teinte bleue typique de la région. Les hortensias le long de l’allée de graviers ont souffert de la chaleur du mois de juillet et leurs pétales sont brûlés comme les contours d’un parchemin. Je tourne la clé et pousse la lourde porte qui m’ accueille de son grincement caractéristique. Je baisse instinctivement la tête pour me glisser dans l’ouverture étroite. Comme bon nombre de maisons ici, la nôtre est en pierre brute, surmontée d’un toit en ardoise. La première fois que nous avons fait le tour du propriétaire avec l’agent immobilier, il y a cinq ans, tu t’étais émerveillé comme un petit garçon. Tes yeux brillaient d’excitation devant la terrasse, nichée dans les fougères, la vieille cheminée en faïence, les poutres apparentes et la mer présente partout. Toi qui es toujours si mesuré, ce jour-là, tu n’as pas réfléchi une seconde avant d’apposer ton nom sur le document de l’agence.

    Mais aujourd’hui, je suis seule et la maison semble sentir qu’il se passe quelque chose. L’air y est plus pesant, même si rien n’a bougé depuis nos dernières vacances. Ton ciré que je trouve hideux est toujours suspendu dans l’entrée. La lampe en galets et bois flotté est couverte d’une fine pellicule de poussière. J’ai l’impression que mon être tout entier est recouvert de poussière, que ma peau ne vibrera plus jamais, que mon cœur ne battra plus jamais pour quelqu’un. Je n’arrive pas à croire que c’est la dernière fois que je viens ici. Je passe de pièce en pièce, observe attentivement chaque recoin, enregistre chaque image pour pouvoir faire appel à ses miettes de bonheur les jours où la vie est plus dure. Mes yeux se posent sur ces objets qui ont fait partie de notre vie, ce carreau de carrelage cassé au dessus de la cuisinière. Il me rendait dingue, je ne voyais que lui. Je pestais chaque jour et toi tu riais. La boîte à biscuits Bécassine, pour nos fringales inopinées. Le plaid noir et blanc dans lequel je me blottissais pour lire le soir…

    Le vent souffle dans les volets, je grimpe au grenier en essayant d’ignorer l’étau qui comprime ma poitrine, de plus en plus fort à chaque marche. L’ampoule à économie d’énergie diffuse un faible halo de lumière et j’inspire profondément en fermant les yeux. Je m’imprègne une dernière fois de cette atmosphère rassurante, des particules de nous qui flottent encore dans l’air. Ici s’étend mon petit monde. Mes paupières s’ouvrent, libérant un flot de larmes à la simple pensée de faire mes adieux à cet endroit. C’est comme te quitter une deuxième fois.

    Ce grenier n’a jamais été aménagé officiellement. Le faîte du toit n’est pas très haut et descend en pente douce jusqu’au sol. Comme nous n’avons pas recouvert les planches de bois brut, j’ai déposé ça et là de jolis tapis chinés dans les marchés. C’est ce côté un peu caché, un peu bohème qui me plaît, comme les enfants qui aiment se retrouver sous la tente et murmurer des secrets. Mes secrets à moi sont tous là. À la gauche de l’escalier se trouve la bibliothèque que tu m’avais faite avec des palettes en bois. À côté, un hamac suspendu, dans lequel j’ai passé un nombre d’heures incalculable à lire ou à écrire.

    De l’autre côté, c’est mon fouillis créatif, quand l’envie me prend de dessiner, peindre, coudre. Je ne suis pas très douée,  mais je prends plaisir à toutes ces activités, qui l’espace d’un instant, m’entraînent là où tout est possible.

    Je me rends compte que des larmes dévalent mes joues. Je n’ai pas pleuré autant depuis très longtemps, mais aujourd’hui je mesure mon attachement à tout ça, à cette maison  et à toi. Je réalise que j’ai toujours voulu que notre relation soit parfaite, je voulais une jolie maison, des enfants heureux, une vie de couple épanouie, une silhouette sans défaut. Tout ce que les magazines nous jettent sous les yeux chaque jour. Les photos de famille sur les réseaux sociaux, les belles phrases des stars qui accouchent de leur premier enfant, les films et leur cortège de clichés sur le mariage… Je me suis autorisée à penser que moi aussi, je méritais tout ça.

    Je déplie en silence les cartons que j’ai apportés et y dépose avec soin une pile de livres en me demandant où je vais pouvoir entreposer tout ça, dans le petit deux-pièces d’Ambre, une amie d’enfance. Quand j’ai quitté notre appartement au cœur de Metz, j’ai trouvé un toit et du réconfort auprès de ma vieille amie. Elle m’a écoutée, a laissé couler mes larmes et mon mascara sur son épaule.

    J’ai besoin d’une cigarette. À quatre pattes, je crapahute jusqu’à mon armoire métallique, ancien casier de vestiaire recyclé en meuble vintage. La porte grince sur ses gonds, alors que je farfouille rageusement dans le fond de l’armoire pour en extraire l’objet de mon vice ainsi qu’un briquet tempête. Le goût du tabac et la fumée âcre se dispersent dans mes poumons, me procurant une douce sensation de calme. Je n’ai pas fumé depuis de longs mois et la tête me tourne un peu, juste ce qu’il faut pour voir ma vie d’un œil nouveau, presque détaché. Comme si je me voyais du ciel. Comme si je n’étais qu’une particule de poussière dans l’immensité.

    Je me sens bien ici. Rien n’est parfait pourtant. J’aime cette vieille maison fissurée. J’aime cette ventilation qui claque. J’aime même ce foutu carrelage, en bas, dans la cuisine. J’aime la peau de ton dos, même si il y a trop de grains de beauté. J’aime l’épi indomptable de tes cheveux. J’aime notre histoire, malgré ses fragilités. J’aimerai notre enfant même si je ne pourrai jamais le porter.

    C’est en me retournant vers mon chevalet que je découvre une petite enveloppe, accrochée au montant de bois avec une pince à linge. Mes mains tremblent en découvrant ton écriture sur la page à carreaux. Toi qui n’as jamais aimé écrire, je dois avouer que je suis impressionnée. J’ai envie de rire. De pleurer aussi. Je déplie la feuille et commence à lire :

Mon Amour,

Je ne sais pas par où commencer. J’ai tant de choses à te dire. J’ai toujours cru que j’aurais la vie pour le faire, mais tu en as décidé autrement. Et le jour où tu es partie, emprisonné dans ma douleur, je n’ai pas su.

Je t’aurais dit que, moi aussi j’ai peur. On s’est rencontrés très jeunes, on a construit progressivement notre nid, notre vie. Je sais que tu es une grande romantique, que c’est pour cette raison que tu te perds des heures dans les vies de tes héros de littérature. Je sais que tu rêvais secrètement de plus beau, de plus grand. J’ai cru naïvement que mon amour pour toi suffirait.

Quand le désir s’est fait sentir d’accueillir un petit être, je t’ai vu devenir toi, devenir femme, devenir mère. La vie a pris une autre forme, une autre couleur. Comme si, pour toi, elle commençait seulement à ce moment-là. J’en ai été peiné, mais encore une fois, j’ai gardé pour moi mon égoïsme de petit garçon. J’étais là aussi quand tu as reçu cette lettre de la clinique. Des mots froids, cinglants, définitifs. Une endométriose sévère. Aucun espoir de conception.

À ce moment- là, j’ai su que  je t’avais perdue pour de vrai. Une force supérieure maléfique avait décidé de t’ôter la maternité, la seule chose qui aurait pu combler ce grand vide en toi. Encore une fois, je n’ai pas su dire les bons mots. Je bafouillais, tu pleurais. Je t’ai parlé de mère porteuse et d’adoption, des mots que tu n’étais pas prête à entendre.

Tu t’es sentie inutile, comme une coquille vide et je n’ai pas réussi à te rassurer.

J’aurais dû te dire que, peu importe les chiffres sur ce papier. Peu importe que notre famille soit grande ou soit juste nous. Peu importe ces femmes souriantes dans leurs robes de maternité. Peu importe que notre maison soit pleine de rires d’enfants ou de nos rires à nous.

J’aurais dû te dire que tu es tout. Que je n’ai besoin de rien d’autre que toi à mes côtés. Et que même si notre vie ne ressemble pas à celle que tu t’étais imaginée, nous pouvons tout faire pour qu’elle soit belle.

Je t’aurais raconté que la maison de Bretagne, dans laquelle tu te trouves, était la maison que mes parents avaient louée pour nos vacances l’année de mes seize ans. Après notre premier baiser, je suis parti trois semaines et c’est ici, dans ce grenier que j’ai eu une révélation. Tu serais ma femme. Je nous imaginais ensemble dans cette maison, nous embrassant sur la terrasse… Tu sais pourquoi j’ai tant insisté lorsque j’ai appris qu’elle était à vendre. J’ai même gravé nos prénoms sur la poutre derrière l’armoire. Moi aussi, j’ai quelque part au fond de moi une idée du bonheur. Cette maison en fait partie. Et plus que tout, tu en fais  partie. Pour le reste, nous ferons comme tu voudras.

Je ne te demande rien, juste de réfléchir à tout ça.

Souviens-toi qu’ « Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir »*.

Je t’aime

Arnaud

    Les mains tremblantes, je me mords les lèvres. Il a compris bien avant moi les raisons de mon mal- être, ma fâcheuse tendance à voir tout en blanc ou tout en noir. Je l’ai quitté par peur qu’il ne le fasse ou qu’un jour il m’en veuille inconsciemment de ne pas lui avoir donné d’enfant. Je n’ai pas su lui faire confiance. Je serre contre mon cœur cette lettre, qui est sa plus belle preuve d’amour, cette lettre qui me redonne foi en la vie et foi en nous.

    Je m’approche de l’armoire le cœur battant et m’y reprend à deux fois pour la déplacer. Le vieux meuble en bois massif était déjà là lorsque nous avons emménagé. J’y range mes tissus et patrons de couture,  mais jamais je n’ai songé à la déplacer. Après quelques efforts, une grosse poutre de bois brut apparaît. Nos prénoms sont là, gravés par un adolescent rêveur et très amoureux. Le cœur qui les entoure est un peu cabossé. Il est imparfait, comme lui, comme moi, comme tous ces gens qui croquent la vie chaque jour. Je passe mes doigts sur le bois. Ce moment est parfait.

    Lorsque je m’assois à mon petit bureau, la nuit est tombée et tout est silencieux. J’ai mis sur mes épaules ton vieux pull rayé et je commence à écrire. Je noircis les pages de tous les beaux moments que nous avons passés ensemble. Je les écris un peu au hasard, comme ils me viennent. J’en oublie beaucoup. Mais lorsque le jour se lève, le cahier est presque fini. Je laisse volontairement quelques pages blanches, comme pour forcer le destin à nous offrir encore beaucoup de jolis instants et dépose le tout sur ta table de nuit.

    Je quitte la maison, ta lettre contre mon petit cœur tout léger, la tête remplie de fleurs d’été.

***

*« Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir » Henri Matisse

Diane

2 réflexions sur « Un toit et moi. »

  1. J’aime beaucoup ce texte. Émotion garantie. J’aime ton style d’écriture, ta façon de raconter des choses simples en leur donnant une incroyable profondeur. Bravo.

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