Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie…

« Les filles sont jolies dès que le printemps est là, mais les sentiments s’oublient dès que le printemps s’en va… Croyez-moi, j’en connais un rayon !

Je m’appelle Florian. Si vous avez étudié le latin, vous savez que cela signifie « floraison ». Je ne sais pas si c’est mon nom qui a déterminé le déroulement de mon histoire ou si tout cela n’est que le fruit du hasard, je vous laisserai juger…

Le petit Florian que j’étais était un enfant fort étrange. En hiver, je me terrais dans ma chambre avec pour seule compagnie mes livres et mes puzzles. Je ne parlais presque pas, ou seulement à moi-même. Ma famille en était attristée et plutôt inquiète. Mais dès les premières lueurs du printemps, une fièvre s’emparait de moi. Je ne sais comment l’expliquer, je libérais sans doute la bête qui avait sommeillé en moi tout l’hiver. J’étais devenu tellement insupportable que, dès mes six ans, mes parents m’emmenèrent chez un psychiatre qui décela chez moi une sorte de dépression hivernale, ou d’hyperactivité printanière, choisissez le terme qui vous convient… Il leur conseilla de respecter mon isolement lorsque j’en avais besoin et de m’inscrire au centre aéré du village pendant les vacances de printemps. Au début récalcitrant, je pris finalement plaisir à retrouver chaque année ces filles et garçons, qui devinrent mes amis.

Ensemble, nous faisions les quatre cent coups ! C’est là-bas que je connus mes premiers émois, ma première amoureuse, ma première cigarette…

Adolescent, les hormones aidant, j’employais mon énergie à séduire, encourager, tourmenter la gent féminine. Je savais trouver les mots pour charmer les plus jolies filles du centre. J’étais polisson, un peu nonchalant, très populaire. Il serait juste de dire que j’étais très superficiel : je n’avais d’yeux que pour les jolies courbes, les visages sculptés, les regards pétillants et les lèvres roses. J’étais en quête de beauté, mes yeux se rassasiaient d’un sourire mutin, d’une chevelure lumineuse. J’en suis navré mais leur discours ne m’a jamais intéressé, je les laissais parler comme seules les jeunes filles savent le faire. Parmi ce peuple d’amoureuses transies, deux n’ont jamais quitté ma mémoire, Coralie et Emma. Coralie était grande, séduisante. Elle dégageait un charme et une assurance lui permettant de mener son petit monde à la baguette. Elle portait souvent des jupes et chaque année, je me réjouissais de constater qu’il y avait moins de tissu sur ses jolies jambes. Emma était différente, petite, rondelette, assez discrète. Elle avait la voix douce et portait des lunettes écaille qui ont donné lieu, à l’époque, à une flopée de surnoms assez ingrats.

Lorsque l’hiver arrivait, j’aimais me retrouver seul avec moi-même, les autres ne m’intéressaient pas plus que lorsque j’étais enfant. Coralie et Emma m’envoyaient des courriers. Ceux de Coralie étaient à son image, enflammés, irréfléchis, débordants d’ardeur. Ceux d’Emma plus subtils, teintés de tendresse et de retenue. Cela me faisait doucement sourire, mais jamais je ne pris la peine de répondre. Je ne laissais personne pénétrer dans ma bulle, j’étais quelqu’un d’autre, un être déchiré, schizophrène.

A 16 ans, certains d’entre nous décidèrent de devenir moniteur. A notre tour de surveiller la marmaille en affirmant qu’on était pas si bêtes à leur âge. Coralie et Emma étaient présentes chaque année, le regard sombre de m’avoir tant attendu. Leur visage chiffonné transpirait l’espoir et  l’attente. Mais je ne voulais pas les blesser, alors j’invoquais ma piètre écriture et ma misérable orthographe afin d’excuser mon silence. Heureusement, elles étaient indulgentes et continuèrent à m’entourer de leur amitié sans plus de questions. Comment auraient-elles pu comprendre ?

Coralie était devenue plus aguicheuse. Ses tenues sophistiquées étaient toujours choisies avec soin. Ses cheveux avaient chaque année une couleur différente et j’étais incapable de dire laquelle je préférais. Emma était toujours très sage. Elle était plus élancée mais se cachait toujours derrière ses énormes montures.

A 20 ans, je suis parti étudier à Brest où je me suis fait de nouveaux amis. Emma et Coralie ont continué à m’écrire mais après quelques lettres restées sans réponse, elles ont cessé. J’ai profité de chaque printemps pour m’offrir les faveurs d’une jolie conquête. Mais dès les premières fraîcheurs, ces jeunes filles souffraient de mon silence et de la distance qui s’installait entre nous. Mes parents désespéraient de me voir un jour fonder une famille. Ma double nature faisait de moi un être complexe et je n’étais pas prêt à partager cela avec une femme. J’étais heureux ainsi… Du moins jusqu’à ce que, quelques années plus  tard mon meilleur ami ne se marie et devienne père. Lorsque je le vis tenir dans ses bras pour la première fois sa minuscule petite fille, ses yeux étaient emplis de larmes, sa bouche tremblait, ses mains l’entouraient de tellement d’amour ! C’est là que j’ai compris. Je n’en dormis pas de la nuit. J’avais 35 ans, j’étais célibataire et je voulais un enfant plus que tout au monde. Je suivis une thérapie, rencontrai des psychiatres, des groupes de parole. Ce fût un véritable périple, une expédition au plus profond de moi-même. Grâce à cela et à une quantité de petites pilules avalées chaque matin, j’en ressortis apaisé mais plus déterminé que jamais.

Peu de temps après, le hasard, ou le destin, mit Coralie sur ma route. Elle était devenue une jolie femme. Son tailleur cintré et son maquillage impeccable traduisaient une réussite professionnelle indéniable. Après quelques mois de douce complicité, elle vint s’installer chez moi… Je vous mentirais si je vous disais que j’étais fou amoureux mais j’avais une réelle affection pour elle et nous désirions tous deux la même chose. Nous nous mariâmes rapidement, pressés d’accueillir chez nous un petit être. L’hiver était interminable cette année-là et je me disais, confiant, que le printemps honorerait ses promesses et ferait éclore un petit bourgeon dans le ventre de Coralie. Malheureusement, les mois et les années passèrent et, malgré les traitements, les hormones, aucune petite plante ne prit racine. Nous étions dévastés.

Les saisons défilèrent, la grisaille remplaça peu à peu le beau temps. Coralie n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle s’enferma dans sa douleur, ignorant la mienne. Sa voix devint rauque, ses doigts froids, sa peau rêche comme du papier de verre, étrangère. Mais dès le printemps, nous passions du temps dans notre petit jardin, à bêcher, ratisser, travailler la terre. Nous aimions voir la nature se muer en une explosion de couleurs et de verdure. Dans ces moments-là, Coralie semblait retrouver un peu d’entrain. Son teint grisâtre s’éclipsait pour laisser affleurer un joli rose sur ses joues fragiles. Quelques mots parvenaient à franchir le gros nœud qui entravait sa gorge. Ces semaines de douceur nous redonnaient alors de l’oxygène pour le reste de l’année, nous regardions germer nos petites graines comme d’autres regardent grandir leurs enfants.

L’hiver dernier, mon arthrose ne m’a pas laissé en paix. Je me levais et me couchais dans la douleur. Mes genoux ankylosés ne me portaient plus jusqu’au jardin où nous avions tant œuvré. Sur le buffet, la poussière s’était accumulée. Je relisais sans cesse la lettre de la clinique. En quelques lignes, le radiologue confirmait son diagnostic. J’étais atteint d’une dégénérescence de la cornée et bientôt je ne verrai plus rien. Ma vie, qui était déjà en miettes, venait d’être pulvérisée en poussière d’étoiles. Coralie m’a aidé à déplacer le canapé face à la fenêtre plutôt que face à la télévision. Je voulais contempler la métamorphose de la nature, les feuilles vertes, la rosée du matin tant que je le pouvais encore. Je m’enivrais de ces images, je les imprimais sur ma rétine pour pouvoir les consulter par le souvenir aussi souvent que j’en aurai envie.

Un an plus tard, je ne voyais plus rien. L’obscurité faisait partie de mon quotidien. Je me fiais alors aux bruits, aux odeurs. Une bouffée d’émotion me serrait la gorge à chaque printemps, lorsque je sentais un rayon de soleil sur ma peau, ou lorsque j’entendais les premiers chants d’oiseaux. Coralie est partie vers un monde meilleur. Le dernier cadeau qu’elle m’ait fait est un cd avec des bruits de cascade, et je l’écoute chaque jour en pensant à elle, à ce qu’aurait pu être notre vie. Je n’ai pas su la rendre heureuse, mon amour du printemps n’a pas suffi à la faire s’épanouir comme une jolie fleur. J’aurais tellement aimé voir son visage rayonner d’un soleil de mai, sentir l’odeur de muguet dans le creux de son cou, m’allonger près d’elle dans l’herbe fraîche, choisir ensemble un prénom d’enfant…

Aujourd’hui je vais mieux. J’ai 55 ans et j’attends avec impatience le printemps car il annonce le début de ma cure. La douce et gentille Emma de mon enfance termine sa carrière d’infirmière dans le centre de soins qui m’accueille. Sa peau est encore plus douce que dans mon souvenir, sa voix chante, je peux presque voir le sourire sur ses lèvres. Elle aime son travail, s’occuper des gens, les soigner, et elle m’aime encore, je crois… »

– C’est une très belle histoire, monsieur, cependant, nous travaillons ensemble chaque semaine depuis cinq ans et je n’arrive pas à comprendre…

– Il n’y a rien à comprendre, docteur, vous voulez que je vous raconte ce qu’il s’est passé après la mort de mes parents, quand j’avais 6 ans, alors je vous raconte…

– Certes, mais vous me racontez à chaque fois une histoire différente ! Vous avez une imagination débordante mais je pense qu’il va être difficile de sortir de cette amnésie post-traumatique si vous n’essayez pas de vous rappeler… Même un souvenir insignifiant pourrait vous mener vers la guérison.

– J’essaie docteur, croyez-moi. Mais j’aime vous parler du printemps, ce sont les seuls détails dont je me rappelle… Le reste n’a plus aucune d’importance…

Diane

2 réflexions sur « Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie… »

  1. Je suis comme le psy, je n’arrive pas trop à comprendre la fin…

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    1. L’homme est perdu à la fin de sa vie. Il aime raconter des histoires qu’il inventé de toutes pièces, avec en toile de fond sa fascination pour le printemps… Mais je reconnais que j’ai déjà été plus inspirée 😅

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