La Piscine Municipale, L’eau delà

 – Allez, les enfants! C’est le moment de se jeter à l’eau!

Hugo, notre maître nageur, s’esclaffe. Il est dans son élément, avec ses claquettes et son short de bain! Ses pieds seraient palmés que ça ne m’étonnerait pas!

D’un regard, il embrasse l’intérieur de la piscine municipale, ce vaste espace blanc et lumineux, ce carrelage antidérapant que ses pieds ont si souvent foulés, cette odeur de chlore qu’il ne sent même plus, ce brouhaha permanent, tel une mélodie à ses oreilles!

Il se revoit petit, lors des compétitions, ses parents qui le regardent fièrement, le coup de sifflet qui retentit. Et le plongeon, enfin, comme une délivrance…

Pour moi, ce n’est pas la même chose. A chaque fois que j’entre dans cette immense piscine, la même sensation de panique m’envahit. J’ai la boule au ventre, à la gorge, j’aimerais que cette boule se transforme en bouée pour m’offrir un semblant de sécurité, hélas, j’ai envie de m’enfuir en courant, de vider ces milliards de litres d’eau et de rendre leur liberté à ces pauvres flotteurs attachés là pour l’éternité!

Quand la maîtresse a annoncé en début d’année que chaque mardi nous irions à la piscine, j’ai cherché mille excuses pour y échapper. Malheureusement, lorsque j’ai dit ça à Maman le soir, elle a haussé les épaules sans lever les yeux et m’a dit: « Je ne te signerai pas de mot d’excuse, ma chérie. Tu iras et tu verras que ce sera très bien« . Inutile de discuter, je le savais. J’ai grandi avec une maman triste. Elle était belle, douce, et m’aimait d’un amour sans frontière, comme seule une mère peut aimer sa fille unique. Elle a toujours fait tout ce qu’elle pouvait pour moi, sauf une chose. Jamais je n’ai réussi à effacer ce voile de tristesse sur son visage. Même lors des fêtes et des grandes occasions, ses beaux yeux clairs et son sourire tendre étaient comme en filigrane derrière ce chagrin omniprésent. Elle vivait chaque instant avec nostalgie, consciente du temps qui passe et de ces doux moments qui ne reviendront jamais.

Ce soir-là, dans ma chambre d’enfant, j’ai pris mon livre « Martine apprend à nager » et j’ai regardé longuement les images. Martine et son petit frêre rient aux éclats tandis que Patapouf, le chien, trempe le bout de sa patte dans l’eau. Ces images ne sont que bonheur, indifférentes à l’angoisse sourde qui monte dans ma poitrine. Il est tard lorsque je sombre enfin dans un sommeil agité, bringuebalant sur les flots…

 – Alors Juliette, tu ne viens pas?? Je te promets qu’il n’y a pas de requins!!

Toute la classe éclate de rire. Hugo aussi est hilare. Ses fossettes creusent ses joues et ses yeux ne sont plus que deux fentes minuscules.

Je prends alors conscience que je suis la seule à ne pas encore être dans l’eau. Je vire au rouge écarlate, tremblante, honteuse dans mon maillot de bain trop petit. Hier soir, Maman m’a convaincue qu’il m’allait très bien, et que le petit canard imprimé dessus ne faisait pas bébé. Mais devant les 29 élèves de ma classe de CP et le maître nageur toujours gloussant, je ne suis plus très sûre…

Je m’avance timidement et descends par l’échelle en métal sous le regard moqueur de mes camarades. Eux ont fait des sauts, plongeons et saltos pour se retrouver dans le grand bain comme des poissons dans l’eau.

Bon, commence Hugo, tout le monde sait nager on dirait! Nous allons commencer par un exercice très simple. Je vais jeter ces anneaux en caoutchouc au fond de l’eau et vous n’aurez qu’à aller les récupérer!

-OUAIS!!!!!

Toute la classe s’enthousiasme. Hugo se dirige vers une grosse caisse en plastique et ne semble pas avoir remarqué que je me cramponne au bord de la piscine, tétanisée. Mes larmes commencent à couler, je vois plus rien. Je ne veux pas être ici, je veux ma maman.

Justine, une fille aux cheveux blonds, s’approche de moi. Elle est gentille Justine, c’est elle qui m’apporte les devoirs quand je suis malade et qui vient me parler à la récré si je suis toute seule.

Allez, viens Juliette! Tu verras, c’est facile, tu te laisses descendre dans l’eau tout doucement en soufflant l’air par tes narines et tu attrapes les objets.

Je la suis tant bien que mal en pratiquant la fameuse « nage du petit chien » afin de rejoindre les autres.

L’exercice commence, chaque élève plonge et ressort rapidement, triomphant, en tenant un anneau bleu, vert, rouge ou jaune. C’est à mon tour, mon coeur palpite dans ma poitrine, l’écho autour de moi se fait plus intense, mes oreilles se bouchent. Je sens mon corps qui s’enfonce dans l’eau, comme happé. Le liquide froid et chloré m’enveloppe, je vois danser au fond les lignes du carrelage, déformées par la houle sournoise. Je suis à présent complètement immergée, mes yeux me piquent, je hurle, hurle, à me rendre sourde. Mon propre cri résonne dans ma tête, je vais exploser, je vais mourir, là, maintenant, à la piscine. Les anneaux colorés posés au fond du bassin ondulent et semblent se moquer de moi. On dirait presque le symbole des jeux olympiques, il ne manque que la couleur funèbre, si c’est pas un hasard malheureux! Un anneau noir, tel un trou de ténèbres, dans lequel je serais aspirée, où je serais enfin tranquille…

Puis d’un coup, plus rien.

J’ouvre les yeux, tout est calme. Je suis toujours entourée d’eau, mais elle est douce et tiède contre ma peau. Elle m’enveloppe, aimante, bienfaisante. Je vois en face de moi une petite fille. Elle a de jolis yeux en amande, des fossettes au coin du nez. Elle me sourit, sa présence me rassure. Et soudain je me sens mieux. Je me sens même très bien. Je crois que je n’ai jamais été aussi bien de toute ma courte vie. J’avance la main pour toucher la sienne, mais elle est déjà partie.

 –Juliette! Juliette! Réponds moi, bon sang!

Le maître nageur ne rigole plus du tout. Son visage au dessus de moi est complètement horrifié. Il est livide, presque verdâtre, et me secoue en hurlant.

Je recrache une bonne gorgée d’eau avant d’avaler un grand bol d’air.

 –Dieu merci! Tu m’as foutu une de ces trouilles!

Toute la classe est mortifiée. Hugo semble vidé de toute sève, il halète comme s’il venait de courir un marathon. Je me rends compte que je suis allongée au bord de la piscine et que tous les regards sont vissés sur moi. Malgré l’effroi de ma petite assistance, j’ai l’impression de me réveiller d’un doux rêve et je suis bien triste qu’il soit fini.

               …

Les souvenirs jaillissent tandis que je passe devant la piscine municipale. Même 25 ans après, elle n’a pas changé d’un pouce. Le gros bâtiment grisâtre semble posé là, au milieu de nulle part, tel un gros LEGO®. La fameuse boule dans ma gorge grossit, comme à chaque fois que j’ai dû franchir cette grille. Mais j’ai appris à vivre avec elle désormais. Elle m’habite chaque fois que je rencontre un cours d’eau. Lorsque je m’approche d’un lac ou d’un ruisseau, lorsque je roule sur un pont laissant entrevoir un fleuve ou un canal.

Je tourne à gauche au bout de la rue, non loin du petit chemin où mon père m’a appris à faire du vélo. C’est si triste de grandir. Ma mère avait raison, les souvenirs s’effilochent, ceux qui étaient si beaux laissent place à une nostalgie et une amertume, comme une colère contre le temps qui passe.

Au bout de l’impasse, j’apperçois la maison de mes parents. J’ai grandi ici, mais à présent, je m’y sens comme une étrangère. Depuis la mort de Papa, le jardin a été laissé à l’abandon, les trêfles ont tout envahi et je repense aux fois où nous cherchions celui qui nous porterait bonheur, celui qui rendrait le sourire à Maman…

J’ouvre la porte et entre à pas de loups. Je sens mon coeur tambouriner contre mes côtes, mon souffle se perd dans le silence. Je cherche en vain l’odeur de viande mijotée du dimanche midi, ou celle plus entêtante de l’encens, que ma mère affectionnait tant. Je tends l’oreille, en quête d’une mélodie de piano, mais l’instrument reste muet, sous sa nappe de poussière. Il n’y a rien. Juste le vide, le froid, et moi. Aujourd’hui, je ne rends pas visite, je n’arrose pas non plus les fleurs. Je viens seulement faire un peu de tri car Maman ne rentrera plus.

Après des années de combat, elle n’a pas eu d’autre choix que d’abandonner tous ses souvenirs, la maladie d’Alzheimer effaçant jour après jour les beaux moments que nous avons passés ensemble. Confiée depuis quelque temps à une structure spécialisée, nous avons décidé qu’il était temps de vendre la maison.

Le froid me fait frissonner, il ne faut pas traîner.

Au fil du temps, Maman s’était déjà débarassée de beaucoup de choses, il ne reste plus que de la vaisselle, quelques meubles et deux ou trois cartons. « Quand les souvenirs s’en vont, à quoi bon s’encombrer de ce qui est matériel? » répétait-elle aux premiers temps de sa maladie.

Les cartons contiennent des archives de relevés bancaires, des plans datant de la construction de la maison.  Après deux heures de tri, je tombe sur une boîte à chaussures fermée avec un élastique. Maman a même pris soin de coller dessus une belle image de sirène. Lorsque j’ouvre, mes mains commencent à trembler. Devant moi s’étalent des photos de ma mère, enfant, adolescente, puis adulte, en maillot de bain une pièce, à la piscine. Sur plusieurs d’entre elles, elle porte une médaille et sourit comme je ne l’ai jamais vu sourire. Un sourire éclatant de vie et de fierté. Des coupures de journaux relatent ses exploits à la brasse ou au crawl aux quatre coins de la France. J’ai devant les yeux une championne de natation. Mes oreilles bourdonnent, je ne comprends pas.

Pourquoi n’en a-t-elle jamais parlé? Pourquoi avoir gardé secrètement toute cette partie d’elle-même?

Je sors les photos les unes après les autres, je découvre ma mère à tous les âges, belle, élancée, une lueur de défi dans le regard. Je ne la reconnais pas, ce n’est pas la femme avec qui j’ai grandi. Malgré toutes ces années passées ensemble, comment peut-on être à la fois si proches et si étrangères?

Il est vrai que je n’ai jamais parlé avec elle de mes malaises dans l’eau, ni de la petite fille que j’y rencontrais parfois. Je ne lui ai jamais dit non plus que moi aussi, j’étais triste, que je me sentais si seule. Car aujourd’hui aussi je me sens triste et seule. Je me lève d’un coup, les larmes jaillissent des mes yeux et ruissellent sur mes joues. Je sanglotte bruyamment, j’ai l’impression de n’avoir pas pleuré depuis des années. Mais tout était là, enfouis tout au fond, là où seuls les souvenirs d’enfance et la souffrance des parents font un puits de douleur sans fonds, l’eau delà…

Je renverse un carton lorsque je cours jusque la salle de bains. J’ouvre le robinet et laisse couler l’eau gelée, je m’en asperge le visage sans reprendre mon souffle. Je sens les picotements sur ma peau, l’impression que l’eau est en train de me laver de tous ces souvenirs, de toute cette douleur. Tel un acide, elle me laisse rongée, à vif.    L’évier est rempli à présent, je plonge mon visage dedans. J’ai le souffle coupé, je crie, j’attends encore, je veux la voir, elle est là, pas loin, j’en suis certaine, j’ai tellement besoin d’elle…

Mais il n’y a personne.

Le miroir piqué de rouille me renvoie l’image d’une jeune femme perdue, les yeux hagards, les cheveux ruisselants. Dehors, la nuit tombe, je me dépêche car je n’ai aucune envie de passer la nuit seule ici.

En repassant devant le salon, je remarque le carton tombé au sol, et plus particulièrement une jolie pochette rose pâle. Je reconnais en l’ouvrant les souvenirs de maternité: mon premier bracelet, mon petit bonnet en coton. C’est alors que je découvre un autre bracelet sur lequel est inscrit « Océane, 27 juin 1986 ». Une échographie confirme ce qu’au fond de moi je savais déjà. L’image n’est pas d’une grande qualité, mais l’on peut voir distinctement deux petits êtres, blottis l’un contre l’autre, dans l’eau de la vie. Ainsi nous étions deux. Suivent alors de nombreuses photos de nous quatre: Papa, Maman, ma Soeur jumelle et moi. Papa affiche le visage à la fois fatigué et comblé des jeunes pères de famille et il dévore Maman des yeux. Celle-ci est rayonnante, son bonheur irradie de l’intérieur. Elle nous tient dans ses bras avec un mélange de tendresse et de force protectrice.

Je pleure sur ces photos, je pleure la mort de mon père, la douleur de ma mère, et surtout je comprends. Je comprends tellement ses silences et sa mélancolie.

Mais qu’est-il arrivé à ma Soeur? Pourquoi m’avoir caché son existence?

Je retourne le carton, de rage cette fois! Une colère froide m’étreint! Et la réponse et là, sous mes yeux vidés de leurs larmes, rougis, brûlés:

Journal du Mercredi 29 Octobre 1986: Un nourisson perd la vie près de Chatillons:

Hier matin, à la piscine municipale de Chatillons, un nourisson de 4 mois originaire du village a brutalement perdu connaissance en pleine séance de bébé nageurs. Cette petite fille était née prématurée mais personne ne peut encore expliquer l’origine du malaise. Malgré l’intervention rapide de l’équipe de secours, relayée par les pompiers, elle n’a malheureusement pas pu être sauvée. Elle laisse derrière elle une soeur jumelle et deux parents choqués.

Journal du Jeudi 30 Octobre 1986:

A tous ceux qui l’ont connue et aimée, nous avons la tristesse infinie de faire part du décès de

OCEANE  LANIER

survenu à Chatillons le 28 Octobre 1986.  La cérémonie religieuse sera célébrée en sa mémoire le vendredi 31 Octobre 1986 à l’Eglise Sainte Cécile à Chatillons. L’inhumation se fera au cimetière de Chatillons.

De la part de: ses parents, sa soeur jumelle Juliette et toute la famille

Le présent avis tient lieu de faire-part et de remierciements.

Sans attendre, je me rue sur la porte d’entrée, je ne prends même pas le temps de refermer à clé, je cours sur la chaussée, les larmes enbuent ma vue mais je sais où je vais. Je pleure et je ris en même temps, je cours à perdre haleine jusqu’à la grille du cimetière, fermée à cette heure tardive. Un dernier élan me propulse contre les barreaux de métal et je m’y accroche de toutes mes forces. En moins de dix secondes, me voici à l’intérieur.   Heureusement qu’il n’est pas très grand! Je sillone les allées, les yeux équarquillés, je n’ai plus peur, je sens sa présence autour de moi. Derrière une grande stèle en pierre grise, je vois alors une toute petite tombe blanche. Je n’ai pas besoin de lire le nom gravé dessus, elle m’appelle. Je tombe à genoux devant la tombe de ma soeur jumelle, Océane.

Mes larmes sont salvatrices cette fois, je les sens rouler comme des perles, ma peine s’écoule elle aussi et je reste là, près d’elle. Je revois les anneaux de caoutchouc du fond de la piscine, je revois son visage sous l’eau et je me sens bien. Nous sommes ensemble, entières. Le ciel m’a rendu la moitié qui me manquait depuis tout ce temps. Pour la première fois de ma vie, je suis heureuse, je ne suis plus seule. Alors dans le silence, tout bas, je lui parle.

                                                                              Un an après…

Maman s’est fait belle. Elle a sorti son foulard jaune pâle qui lui va si bien. Elle dit que ça lui fait un teint bizarre mais je ne trouve pas. Bras dessus, bras dessous, nous sortons de la maison de retraite « Les hirondelles », sous le soleil timide de ce début d’automne.

Nous allons souvent rendre visite à Océane, toutes les deux. Je lui ai pardonné son silence et profite de chaque instant à ses côtés. Quand elle se sent bien, nous regardons ensemble de vieilles photos et parfois elle évoque un souvenir, une anecdote, comme un cadeau oublié qu’on attendait plus et qui rend d’autant plus heureux. A notre retour, nous buvons un café ensemble puis je la laisse se reposer. Elle est de plus en plus fatiguée ces derniers temps. Mais lorsque je quitte la chambre, je la regarde une dernière fois. Elle est belle, elle a les yeux clos et elle sourit. Pas un sourire de victoire, pas un sourire éclatant, mais un sourire de paix intérieure, d’abandon, de confiance, celui de l’au-delà…

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